Le ménage à trois le plus cher de la tech vire au règlement de comptes. Pas vraiment désiré par Microsoft, ce dernier brandit la menace d’un procès contre OpenAI et Amazon autour d’un accord cloud de 50 milliards de dollars qui pourrait éventuellement faire voler en éclats l’exclusivité d’Azure sur les modèles du créateur de ChatGPT.
Investisseur historique d’OpenAI (1 milliard en 2019, 10 milliards en 2023), Microsoft détenait le statut de fournisseur cloud exclusif jusqu’à l’accord conclu en octobre 2025 lui procurant une participation de 27 % dans OpenAI, avec des droits d’accès aux modèles prolongés jusqu’en 2032 mais la possibilité pour OpenAI d’aller chercher de l’hébergement ailleurs sous contrainte.
Fin février, AWS et OpenAI annonçaient la co-création d’un environnement d’exécution « stateful » sur l’infrastructure Amazon, adossé à un investissement de 50 milliards de dollars faisant d’AWS le fournisseur cloud tiers exclusif de Frontier, la plateforme d’IA agentique d’OpenAI.
Dans un premier temps, l’accord ne semblait pas avoir contrarié Microsoft qui au travers d’un communiqué rappelait que son Cloud conservait l’exclusivité des API « stateless » et qu’une partie des revenus touchés par AWS lui serait reversée.
Mais la sauce semble avoir tourné depuis. Et Microsoft semble désormais s’inquiéter d’un éventuel non respect des contrats et de ses exclusivités. « Nous connaissons notre contrat. Nous les poursuivrons s’ils le violent. Si Amazon et OpenAI veulent parier sur la créativité de leurs avocats contractuels, je miserais sur nous, pas sur eux », a lâché une source proche de Redmond au Financial Times.
La faille : stateless vs. stateful
Tout le litige tient dans une nuance technique devenue un casus belli juridique. L’accord définitif entre Microsoft et OpenAI stipule que « les produits API stateless développés avec des tiers sont exclusifs à Azure » tandis que « les produits non-API peuvent être servis sur n’importe quel fournisseur cloud ».
OpenAI et AWS prévoient de faire tourner les modèles OpenAI entièrement sur l’infrastructure AWS, via un environnement d’exécution stateful qui ne repose pas sur les versions hébergées par Microsoft. Le truc, c’est que Microsoft ne voit pas comment cette solution peut fonctionner sans appeler les API Stateless d’OpenAI, qui doivent être hébergées sur Azure, ce qui permettrait à Microsoft de récupérer une partie de la manne financière payée par les clients d’OpenAI sur AWS.
Du côté d’OpenAI, on affiche une sérénité de façade. Un communiqué conjoint avec Microsoft a rappelé qu’« Azure reste le fournisseur cloud exclusif des API stateless d’OpenAI ». Une formulation que Microsoft a d’ailleurs complétée d’un avertissement à peine voilé, un porte-parole déclarant être « confiant qu’OpenAI comprend et respecte l’importance d’honorer cette obligation légale ».
Au-delà du jargon juridique, l’affaire éclaire le véritable enjeu stratégique : qui contrôlera l’infrastructure de l’IA agentique d’entreprise ? Les environnements stateful – ceux qui conservent le contexte, la mémoire et la gouvernance entre les interactions d’agents IA – sont la brique indispensable des workflows agentiques multi-étapes. Et c’est précisément ce que Frontier promet à ses clients, parmi lesquels figurent déjà HP, Intuit, Oracle, Uber ou Cisco. OpenAI cherche à exploiter une faille entre les droits de Microsoft sur les implémentations stateless et stateful. Et ce pari est risqué.
Amazon vise 600 milliards
L’offensive s’inscrit dans une ambition amazonienne qui ne manque pas de souffle et que certains jugent déjà démesurée. Le 17 mars, Andy Jassy a déclaré en interne que l’IA pourrait propulser AWS à 600 milliards de dollars de revenus annuels d’ici dix ans, le double de ses projections antérieures, partant de 128,7 milliards en 2025.
Pour Amazon, l’accord avec OpenAI n’est donc pas qu’un contrat cloud : c’est une pièce maîtresse de sa stratégie pour capter les workloads IA d’entreprise les plus lucratifs, y compris les contrats gouvernementaux américains classifiés et non classifiés.
Procès ou compromis ?
Les trois parties négocient en coulisses. Microsoft est peu enclin à aller au tribunal alors qu’il fait déjà l’objet d’enquêtes réglementaires aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans l’UE. OpenAI, qui prépare une IPO historique valorisée autour de 1 000 milliards de dollars, n’a guère envie d’ajouter un procès Microsoft à celui d’Elon Musk.
D’un autre côté, OpenAI a besoin de s’ouvrir davantage aux clients Google Cloud et AWS et ne peut rester prisonnier d’Azure.
Ce qui est certain, c’est que l’issue de ce bras de fer redéfinira pour des années la manière dont les clauses d’exclusivité cloud seront rédigées dans l’industrie. Et accessoirement, elle rappelle une vérité éternelle du business : en technologie, il n’existe pas de partenariat éternel, seulement des intérêts convergents à durée limitée.
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