Deux ans de tempête médiatique, trois semaines d’audience à Oakland, six milliardaires à la barre, pour au final… un verdict rendu en moins de 2 heures. Ce 18 mai 2026, le jury fédéral de Californie a balayé l’intégralité des prétentions d’Elon Musk contre Sam Altman, OpenAI et Microsoft. Sans même se poser la question de fond qui devait être le grand moment de vérité de l’IA. Le calendrier a été plus fort que la morale : il y a tout bêtement prescription ! L’homme le plus riche du monde vient de perdre un procès parce qu’il avait mal regardé son calendrier. Tout un symbole.

Soyons francs… Vu de France, le procès intenté par Elon Musk contre OpenAI, son CEO Sam Altman et Microsoft, ressemble davantage à une plaisanterie ou une mauvaise série hollywoodienne qu’à une bataille juridique centrale pour l’avenir de l’IA. Un milliardaire à l’égo surdimensionné attaque l’entreprise qu’il a contribué à créer, accuse ses anciens compagnons de route d’avoir trahi une mission quasi philanthropique (à l’entendre presque biblique), tout en développant lui-même une IA concurrente et en engrangeant des milliards parce qu’il n’a pas réussi à l’époque à faire ce qu’il reproche à ses anciens associés d’avoir fait.

Pendant que l’Europe s’interroge sur sa souveraineté numérique, peine à financer ses propres champions de l’intelligence artificielle et tente d’imposer un cadre réglementaire à des géants qui la dépassent, la Silicon Valley règle ses comptes entre milliardaires devant un tribunal d’Oakland.

Tout sent ici le scénario raté d’une série TV à la « Dallas » : l’homme le plus riche du monde dans le rôle du donateur trahi, un Sam Altman en gardien de l’humanité, un Satya Nadella en banquier prudent, six milliardaires défilant à la barre comme à une remise de prix, des manifestants secouant une effigie gonflable d’Elon Musk sur le parvis du tribunal, et même un coussin d’appoint pour soulager le derrière à trente milliards de Greg Brockman pendant son audition. Tout ça pour trois semaines de procès-spectacle et un verdict tombé en 113 minutes.

Une querelle de fondateurs devenue procès existentiel

Pour mesurer l’ampleur du naufrage juridique consommé ce lundi, il faut remonter à 2015. Elon Musk, Sam Altman et Greg Brockman cofondent OpenAI, structure explicitement présentée comme une fondation à but non lucratif chargée de développer une intelligence artificielle générale « au bénéfice de l’humanité ». Elon Musk apporte de l’argent (38 millions de dollars), du prestige, un carnet d’adresses et une obsession publique pour les risques existentiels de l’IA.
Les choses se gâtent. Elon Musk veut le contrôle, propose d’absorber OpenAI dans Tesla, se heurte à un refus et quitte le conseil d’administration en 2018, sur fond de désaccords stratégiques et de rivalités de contrôle.

L’année suivante, OpenAI crée une structure commerciale afin de lever les capitaux nécessaires à l’entraînement de modèles toujours plus coûteux. Microsoft entre au capital en 2019 avec un premier engagement d’un milliard de dollars, et accumulera au fil des années plus de cent milliards d’engagements, d’infrastructures et de droits de propriété intellectuelle.

ChatGPT explose en novembre 2022. Elon Musk crée xAI en mars 2023, depuis fusionnée avec SpaceX. Puis, miraculeusement frappé par une indignation morale tardive, il attaque OpenAI en justice en février 2024, retire sa plainte, la redépose en août, et finit par réclamer la dissolution de la branche commerciale, le départ d’Altman et Brockman, et jusqu’à 134 milliards de dollars de dommages-intérêts.

Un procès sous amphétamines médiatiques

L’ouverture du procès, le 27 avril 2026, donne le ton. Elon Musk, premier à la barre, qualifie sans détour Altman et Brockman de personnes ayant tenté de « voler une œuvre caritative » et accuse OpenAI d’être devenu un système où « la queue remue le chien ». Visant directement Microsoft, codéfendeur, il interpelle le jury par cette formule typiquement muskienne : « Avec tout le respect dû à Microsoft, voulez-vous vraiment voir Microsoft contrôler la superintelligence numérique ? »
Question rhétorique posée par le fondateur de xAI, qui aimerait néanmoins, lui, contrôler la superintelligence numérique en toute simplicité.

Les avocats d’OpenAI auraient pu rétorquer : « Avec tout le respect dû à Elon Musk, voulez-vous vraiment voir Elon Musk contrôler la superintelligence numérique ? ». Ils ont plutôt tenté de retourner le procès contre son initiateur avec un argument central : le milliardaire ne défendrait pas la pureté originelle d’OpenAI, mais réglerait le contentieux d’un homme qui aurait voulu contrôler l’entreprise, n’y serait pas parvenu, l’aurait quittée, puis aurait vu celle-ci devenir la société qu’il aurait aimé posséder. Sam Altman a ainsi affirmé qu’Elon Musk exigeait le contrôle total de la future structure commerciale, ce qui l’aurait rendu « extrêmement mal à l’aise ». Plus mordant encore, il a lâché que l’homme le plus riche du monde n’avait pas seulement tenté de reprendre OpenAI, mais de la « tuer », au moins à deux reprises. Et OpenAI d’exhumer un courriel signé par Elon Musk en décembre 2018, plusieurs mois après son départ du conseil : « Ma probabilité estimée qu’OpenAI soit pertinent face à DeepMind/Google sans un changement radical d’exécution et de ressources est de 0%. Pas 1%. Je voudrais qu’il en soit autrement. Même lever plusieurs centaines de millions ne suffira pas. Il faut des milliards par an immédiatement, ou bien il faut oublier. ». Traduire, cette fondation est morte, débrouillez-vous…

La deuxième semaine du procès a vu l’entrée en scène de Satya Nadella, sobre cravate bleue, ton tempéré, dépositions millimétrées. Le patron de Microsoft passe plusieurs heures à expliquer la genèse du partenariat avec OpenAI et son inquiétude de voir l’éditeur de ChatGPT prendre le dessus sur son propre groupe. Dans un courriel d’avril 2022, Nadella écrivait à ses cadres : « Je ne veux pas être IBM avec OpenAI dans le rôle de Microsoft », référence à l’épisode de 1980 où Big Blue avait laissé filer la valeur logicielle au profit d’un certain Bill Gates. Le coup du siècle.

En troisième semaine, Sam Altman, calme, costume bleu, débit posé, passe à la barre. Pendant près de quatre heures, il déconstruit méthodiquement le récit de Musk, affirmant n’avoir jamais promis à quiconque de maintenir OpenAI sous statut associatif. La pique la plus assassine, dite sans hausser le ton : « Je ne pense pas que M. Musk ait compris comment diriger un bon laboratoire de recherche. » Et d’ajouter que son départ avait été perçu comme un « regain de moral » par une partie des chercheurs « démotivés » par son style de management. La phrase est polie. Le coup, lui, ne l’est pas.
L’avocat d’Elon Musk, Steven Molo, cherche à attaquer la crédibilité personnelle d’Altman, en rappelant que plusieurs témoins l’avaient décrit comme trompeur ou menteur. À la question de savoir s’il avait déjà été qualifié ainsi par des personnes avec lesquelles il avait travaillé, Altman a répondu : « J’ai entendu des gens dire cela. » Une réponse sobre, mais pas exactement le genre de phrase qu’un CEO rêve de voir circuler avant une IPO historique.

Le procès a donc produit l’effet habituel des grands affrontements entre ego technologiques : chacun voulait exposer l’autre, et tout le monde en est sorti un peu moins propre.

La victoire d’OpenAI tient en un mot : prescription

Le lundi 18 mai au matin, le jury consultatif de neuf personnes commence à délibérer à 8h30. À 10h23, heure du Pacifique, le greffier remet une note à la juge : verdict. Moins de deux heures, donc, pour balayer une procédure dont la valeur en jeu dépassait le produit intérieur brut d’un pays comme la Hongrie. Un rythme qui, à lui seul, en dit long sur la solidité du dossier.

Un verdict qui n’a cependant pas tranché la grande question philosophique : OpenAI a-t-elle trahi sa mission initiale ? Il a tranché une question de procédure : Elon Musk a-t-il agi dans les temps ? Pour le jury, la réponse est non. Les prétentions de Musk sont prescrites, ayant été déposées hors du délai de trois ans, applicable au droit californien. La juge Gonzalez Rogers, fidèle à sa parole, a immédiatement adopté la décision du jury consultatif : « J’ai toujours dit que j’accepterais le verdict du jury. Il existe une quantité substantielle d’éléments soutenant sa conclusion. »
Une prise de parole que tout le monde interprète en réalité avec une lecture entre les lignes : même si on avait dû se prononcer sur le fond, ça ne se serait probablement pas mieux passé pour vous.

Sur le perron du tribunal, William Savitt, l’avocat d’OpenAI, refuse l’étiquette de victoire purement procédurale : « Ce n’est pas une décision technique, c’est une décision de fond. Elle dit : vous avez déposé vos prétentions trop tard, et vous l’avez fait parce que, incapable de rivaliser sur le marché, vous les gardiez sous le coude pour vous en servir comme arme contre un concurrent. Nous sommes ravis. »

Microsoft, accusé d’avoir aidé à la violation supposée de la mission d’origine, a également été mis hors de cause. Pour le groupe de Redmond, les faits et la chronologie étaient clairs depuis longtemps, et les demandes étaient tardives. Son communiqué, des plus laconiques, salue une décision « bienvenue ».

Il y aura une saison 2

Aux US, même les mauvaises séries ont droit à une seconde saison. Quelques heures après le verdict, Elon Musk n’a évidemment pas concédé le terrain médiatique et a réagi comme il se doit sur X : « Concernant l’affaire OpenAI, le juge et le jury ne se sont pas réellement prononcés sur le fond, juste sur une technicalité de calendrier. Il ne fait aucun doute, pour quiconque suit l’affaire en détail, qu’Altman et Brockman se sont enrichis en volant une œuvre caritative. La seule question est de savoir QUAND. » Et de promettre un appel devant la Cour d’appel du Neuvième Circuit, au motif que « créer un précédent autorisant le pillage des œuvres caritatives serait extraordinairement destructeur pour la philanthropie américaine ».
On notera l’élégance du registre : passer du calcul de dommages-intérêts à 134 milliards à la défense désintéressée des donateurs américains en un seul message.

Steven Molo, son avocat principal, a dans la foulée esquissé la stratégie d’appel : invoquer la théorie de la violation continue, qui permet, dans certaines circonstances, d’étendre le délai de prescription lorsque les manquements reprochés se prolongent dans le temps. Toujours combatif, il a comparé le verdict d’Oakland à deux épisodes de la guerre d’indépendance américaine : le siège de Charleston et la bataille de Bunker Hill, « des défaites majeures pour les Américains, mais qui a gagné la guerre, in fine ? ».

Pour les lecteurs européens à qui ces noms évoquent vaguement une rue de Boston ou un cocktail à la mode, précisons : la bataille de Bunker Hill, en juin 1775, est l’un des premiers affrontements majeurs de la guerre d’indépendance. Les colons américains, retranchés sur des hauteurs surplombant Boston, y résistent durant deux assauts britanniques avant de céder le terrain, à court de munitions, lors du troisième. Tactiquement, c’est une défaite. Symboliquement, c’est la preuve qu’une milice de fermiers peut tenir tête à la première armée du monde. La bataille deviendra, dans l’imaginaire national américain, l’archétype de la défaite glorieuse qui prépare la victoire.

Comparer une plainte civile rejetée pour prescription à un combat patriotique fondateur tient évidemment de la figure de style mais la rhétorique permet à Elon Musk de continuer à dire que « le fond’ n’a pas été jugé ». C’est juridiquement discutable (d’autant que la juge a prévenu que l’appel pourrait être difficile, précisément parce que la question de prescription relevait d’un constat factuel du jury), mais politiquement efficace.

Une fondation à 850 milliards est-elle encore une œuvre caritative ?

Reste une question, plus politique, que le procès n’a pas tranchée mais qu’il a documentée jusqu’à la nausée : peut-on encore prétendre, dans la Silicon Valley de 2026, qu’une organisation détenant 850 milliards de dollars de valorisation actionnariale et signant des contrats d’infrastructure à cent milliards avec Microsoft ou AWS sert encore, prioritairement, « le bien de l’humanité » ?

La juge Gonzalez Rogers ne s’est pas posé la question. Elle a regardé un calendrier. Sam Altman a ainsi échappé au seul débat qu’il ne voulait pas avoir alors qu’il prépare l’une des plus spectaculaires IPO de tous les temps.
Elon Musk, qui prépare lui aussi une historique IPO (celle de SpaceX et donc de xAI qui a été fusionné à sa société spatiale), aura réussi, à l’issue d’un procès qu’il avait lui-même initié, à démontrer publiquement deux choses : qu’OpenAI n’est plus une œuvre caritative (ce que tout le monde savait déjà), et qu’il s’en est ému trois ans trop tard.

À Oakland, ce n’est pas le procès de l’IA humaniste qui s’est joué. C’est une affaire de date d’expiration. Et le calendrier a un peu plus enterré une promesse humaniste au fin fond de statuts que le capital avait déjà commencé à vider de leur substance. Une « humanité » que tout ce petit monde a, d’ailleurs, volontairement oublié de citer à comparaître.

 

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Les épisodes précédents de la saison 1 :

Elon Musk se contredit et lance sa société spécialisée dans l’IA : X.AI Corp

Grok AI, la nouvelle IA enfant terrible d’Elon Musk

Elon Musk poursuit son ancienne startup OpenAI !

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