Alphabet fait sauter la banque au premier trimestre 2026 : 109,9 milliards de dollars de revenus, un bénéfice net qui bondit de 81 % et un Google Cloud qui caracole en tête des hyperscalers à +63 %. Mais derrière les confettis, une réalité s’impose : la demande IA dépasse aujourd’hui ce que Google peut produire en datacenters et la note du CapEx atteint des sommets historiques.
Rien ne peut donc ébranler les GAFAM. Malgré les conditions géopolitiques mondiales, les incertitudes économiques, les voltefaces incessantes de Trump, la quête d’autonomie numérique de l’Europe, le groupe Alphabet, maison mère de Google, démarre 2026 pied au plancher. Il signe un premier trimestre spectaculaire : 109,9 milliards de dollars de chiffre d’affaires trimestriel, en hausse de 22 %. Le groupe de Mountain View signe son onzième trimestre consécutif de croissance à deux chiffres.
De son côté, le bénéfice net d’Alphabet bondit de 81 %, à 62,6 milliards de dollars. Mais ce chiffre spectaculaire doit être lu avec prudence : il ne reflète pas uniquement l’accélération opérationnelle du groupe. Il est largement dopé par 36,9 milliards de dollars de gains sur participations (d’Alphabet sur des entreprises non cotées), dont l’effet net après impôts ajoute 28,7 milliards de dollars au résultat. Hors cet effet financier, le trimestre reste très solide, mais moins hollywoodien.
Sundar Pichai, PDG d’Alphabet et de Google, résume l’affaire à sa façon : « Nos investissements dans l’IA et notre approche full stack illuminent chaque pan de l’activité. La recherche a connu un trimestre solide, portée par les expériences IA qui dopent l’usage, des requêtes au plus haut historique et une croissance du chiffre d’affaires de 19 %. Google Cloud progresse de 63 %, avec un carnet de commandes qui a presque doublé d’un trimestre à l’autre, dépassant les 460 milliards de dollars. C’est notre meilleur trimestre jamais enregistré pour nos abonnements IA grand public, tirés par l’application Gemini. Nous totalisons désormais 350 millions d’abonnements payants, YouTube et Google One en tête. Gemini Enterprise affiche un dynamisme remarquable, avec une hausse de 40 % du nombre d’utilisateurs actifs mensuels payants en un seul trimestre. Et je suis ravi de voir Waymo dépasser les 500 000 trajets entièrement autonomes par semaine. Nos modèles propriétaires, comme Gemini, traitent désormais plus de 16 milliards de tokens par minute via les appels API directs de nos clients, en hausse de 60 % par rapport au trimestre précédent. »
Search n’a pas été mangé par l’IA, il l’avale
On attendait Google au tournant. ChatGPT, Perplexity, Copilot et les moteurs conversationnels devaient fragiliser Search. Pour l’instant, les chiffres racontent l’inverse. Les revenus de la division « Google Search & other » progressent de 19 %, à 60,4 milliards de dollars. Google ne regarde pas l’IA grignoter son moteur. Il tente de la fondre dans son moteur avant que d’autres ne le fassent à sa place. Les AI Overviews et le mode AI ne tuent pas la poule aux œufs d’or, ils l’engraissent. L’équation reste fragile, notamment face aux régulateurs, aux éditeurs et aux concurrents.
La pub YouTube monte plus modestement de 11 % à 9,9 milliards. Chez Google, quand la pub va bien, tout va bien…
Mais la vraie surprise vient des abonnements, plateformes et appareils, à 12,4 milliards (+19 %), signe que la stratégie IA grand public commence à payer cash. Alphabet revendique 350 millions d’abonnements payants, YouTube Premium et Google One en figures de proue.
Google Cloud, la fusée du trimestre
C’est le chiffre qui change le plus la perception du trimestre : Google Cloud grimpe de 63 %, à 20 milliards de dollars de revenus. Son résultat opérationnel triple à 6,6 milliards, contre 2,2 milliards un an plus tôt. Là où Google Cloud apparaissait longtemps comme le petit troisième derrière AWS et Azure, il commence à ressembler à un accélérateur majeur du groupe.
Le carnet de commandes (backlog) atteint 462 milliards de dollars. Il a presque doublé en un trimestre. Plus de la moitié sera convertie en revenus dans les 24 prochains mois, selon Anat Ashkenazi, directrice financière du groupe.
Et Sundar Pichai a glissé un détail révélateur lors de la téléconférence avec les analystes : « Pour la première fois ce trimestre, nos solutions d’IA d’entreprise sont devenues le principal moteur de croissance du Cloud. »
Selon les commentaires de Pichai lors de la téléconférence, les revenus issus des produits bâtis sur les modèles génératifs maison (Gemini, Vertex AI…) auraient bondi de près de 800 % sur un an.
Google Cloud ne loue pas seulement de la puissance de calcul, il vend une usine IA, une pile intégrée du silicium TPU jusqu’aux modèles Gemini, en passant par Vertex AI et Workspace.
Au même trimestre, AWS affiche +28 % à 37,6 milliards de dollars (sa meilleure performance en quatre ans, mais encore deux fois moins rapide qu’Alphabet). Microsoft Azure tient son rythme à +40 %. Les trois géants battent les attentes, mais c’est bien Google Cloud qui prend le plus de vitesse en ce début d’année.
Cumulé, le CapEx trimestriel des trois hyperscalers a dépassé 112 milliards de dollars sur les seuls trois premiers mois de 2026, selon les estimations de marché.
Et histoire d’enfoncer le clou sans avoir l’air de trop fanfaronner, Sundar Pichai précise que « nous sommes aujourd’hui contraints en capacité de calcul à court terme. Notre chiffre d’affaires Cloud aurait été plus élevé si nous avions pu répondre à la demande. »
Un moyen aussi de justifier la facture douloureuse des investissements IA.
Une croissance dopée aux datacenters
Car la course IA a un prix lourd. Alphabet a dépensé 35,7 milliards de dollars en investissements d’infrastructure sur le trimestre, essentiellement pour soutenir l’IA : serveurs, datacenters, réseau, capacités de calcul. Pour financer cet effort, Alphabet a émis pour 31,1 milliards de dollars d’obligations senior non garanties au cours du trimestre, dont une « obligation centenaire » à 100 ans, première du genre pour une entreprise tech depuis Motorola en 1997. Preuve que même les géants les plus riches doivent financer l’extension colossale de leurs usines numériques.
Alphabet a ainsi relevé sa guidance CapEx 2026 à 180-190 milliards de dollars, contre 175-185 milliards précédemment. La directrice financière du groupe, Anat Ashkenazi, a également annoncé que le CapEx 2027 augmenterait « significativement » par rapport à 2026. Comprendre : les 180 à 190 milliards de cette année ne sont pas un plafond, c’est un palier. Elle justifie l’escalade en expliquant que « Vous nous avez vus, ces dernières années, augmenter le CapEx chaque année. Et nous l’avons fait avec rigueur, pour répondre à la demande que nous observons, à la fois de nos clients externes et des besoins internes de l’organisation. Le retour sur capital investi est visible dans nos taux de croissance, que ce soit dans Search ou dans le Cloud, et dans l’opportunité que représente notre carnet de commandes. »
Histoire de remettre ça en perspective, rappelons que, cumulé, le CapEx 2026 d’Alphabet, Microsoft et Amazon dépassera les 600 milliards de dollars. Largement supérieur au PIB de plusieurs pays européens.
C’est toute l’ambiguïté du moment. L’IA tire la croissance, mais elle dévore du capital. Elle renforce Search, dope Google Cloud, accélère Gemini, alimente Workspace et crédibilise les ambitions de Google dans les agents et l’automatisation. Mais elle impose aussi une fuite en avant industrielle, énergétique et géopolitique : puces, souveraineté des données, pression réglementaire, dépendance aux infrastructures critiques.
Pour terminer, on notera que Waymo ajoute sa note futuriste au tableau. La jeune pousse des taxis autonomes a passé la barre des 500 000 trajets entièrement autonomes par semaine, doublant son volume en moins d’un an, et opère désormais dans 11 villes américaines, dont six nouvelles villes ouvertes en 2026.
Néanmoins les fameux « Other Bets » du groupe restent déficitaires : 411 millions de dollars de revenus pour 2,1 milliards de pertes opérationnelles. Le futur roule, mais Search et Cloud paient encore l’essence.
Au final, Alphabet livre un trimestre très solide, presque trop beau pour être lu sans prudence. Le bénéfice net est gonflé par de forts gains non réalisés sur participations, et les dépenses IA explosent. Cette IA, qui devait sonner le déclin du groupe, est en train de le propulser dans une tout autre dimension.
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