Les entreprises veulent courir avec l’IA, mais traînent encore des systèmes conçus pour un autre âge informatique. Tant que la dette technique, la complexité d’intégration et les dépendances fournisseurs freinent le déploiement, l’innovation restera coincée entre prototype prometteur et production laborieuse.

Le paradoxe est frappant. IA générative, copilotes de code, automatisation, nouvelles interfaces : avec l’IA, tout concourt à raccourcir les cycles de conception. Et pourtant, dans beaucoup d’organisations, le passage du besoin métier à la mise en production reste lent et coûteux. La question n’est donc plus simplement d’adopter l’IA. Elle est de savoir si l’entreprise dispose d’un socle assez simple, assez agile et assez maîtrisé pour avancer au même rythme que l’IA et transformer cette accélération en avantage économique durable.

L’IA va plus vite que les systèmes

En 2025, 20 % des entreprises utilisaient l’IA à l’échelle européenne. Malheureusement, l’IA accélère la production logicielle, mais pas toute l’infrastructure informatique qu’il faut mobiliser autour pour la rendre réellement exploitable. C’est l’un des déplacements les plus nets du moment : la vitesse gagnée dans l’écriture et l’expérimentation ne se retrouve pas automatiquement dans l’intégration, l’architecture, la sécurité, l’exploitation ou le passage à l’échelle. L’IA agentique a même renforcé le phénomène. Selon McKinsey, elle oblige les décideurs à opérer des modifications d’architecture de manière plus fréquente, alors que celles-ci n’étaient effectuées auparavant que tous les trois à cinq ans.

Le goulet d’étranglement s’est donc déplacé. Il ne se situe plus seulement dans le développement, mais dans la capacité du système d’information à absorber cette accélération sans se fragmenter davantage. La vérité c’est que les entreprises savent imaginer et coder plus vite désormais. Mais elles ne savent pas encore industrialiser au même rythme. Et lorsque l’intégration de nouvelles briques d’IA se fait par simple ajout à l’existant, le risque est moins celui d’un retard ponctuel que celui d’une dette supplémentaire. C’est là qu’intervient la fameuse dette technique.

La dette technique : le principal frein au déploiement de l’IA

Cette notion est devenue centrale pour la performance des entreprises. En clair, la dette technique, c’est le prix payé, année après année, pour avoir empilé des couches de logiciels, sans remettre à plat l’architecture d’ensemble. Correctifs, dépendances et outils conçus à des époques différentes… Comme une dette financière, cette dette technique produit des intérêts. Elle entraîne davantage de maintenance et de lenteur. Elle génère également davantage de risques et davantage de coûts cachés. McKinsey le souligne : une intégration incrémentale de l’IA peut accroître la dette technique et finir par ralentir les gains promis. Deloitte estime aujourd’hui qu’elle représente entre 21 % et 40 % des dépenses IT.

La vraie ligne de fracture est là : les entreprises ont la tête en 2026, mais leurs systèmes ont encore les pieds dans les années 90-2000. Le problème n’est plus seulement de produire du code. Il est de pouvoir le déployer, le sécuriser et l’exploiter dans des infrastructures qui n’avancent pas au même rythme que les usages IA.

La dette technique est devenue un sujet de compétitivité

Ce qui ressemblait hier à un sujet de DSI est devenu un sujet business : marge, délai et rentabilité. Plus l’architecture est lourde, plus l’entreprise dépense pour maintenir l’existant au lieu d’investir dans l’innovation. Autrement dit, la dette technique n’est pas un détail technique : c’est un impôt invisible sur la transformation. McKinsey montre que les entreprises qui introduisent des plateformes standardisées réduisent leur dette technique, gardent leurs coûts de fonctionnement plus bas et peuvent consacrer davantage de budget à la modernisation et aux nouvelles capacités.

Rien de surprenant, en réalité. Depuis vingt ans, nombre d’organisations ont modernisé par sédimentation : une couche pour connecter, une autre pour sécuriser, une autre encore pour superviser, orchestrer, migrer ou exposer des services. Chaque ajout avait sa logique. Pris ensemble, ils ont produit des architectures de plus en plus difficiles à faire évoluer. Ce qui pèse alors n’est pas seulement la complexité technique en elle-même, mais son effet économique : délais plus longs, arbitrages plus coûteux, dépendance accrue à des expertises rares, et moindre capacité à transformer rapidement une intention métier en service réellement déployé.

Simplifier le socle, c’est retrouver de la vitesse et de la liberté

Le prochain levier de performance et d’innovation ne viendra sans doute pas d’une couche de plus, mais d’une couche de moins. C’est aussi un enjeu de liberté stratégique. L’OCDE constate que des barrières au changement de fournisseur existent aussi dans le cloud. Celles-ci sont notamment liées aux coûts de migration, aux limites d’interopérabilité, aux contraintes de portabilité et aux effets de lock-in.

Le rapport souligne qu’une concurrence plus ouverte passe précisément par de meilleurs niveaux d’interopérabilité et de portabilité des données. Dans le même temps, le Parlement européen rappelle qu’AWS, Microsoft Azure et Google Cloud détiennent environ 70 % du marché européen du cloud. Les fournisseurs européens quant à eux ne constituaient que 13 % en 2022. Autrement dit, simplifier son socle, ce n’est pas seulement aller plus vite. C’est aussi retrouver des marges de manœuvre et de liberté dans ses choix techniques, économiques et stratégiques, notamment en matière de souveraineté des données.

À l’heure où l’IA compresse les délais de conception, combien de temps encore les entreprises accepteront-elles que leur architecture ralentisse ce qu’elles savent désormais produire plus vite ? Le prochain écart de compétitivité se jouera moins dans la capacité à expérimenter l’IA que dans la capacité à simplifier ce qui l’empêche d’être déployée. Les entreprises qui garderont les pieds dans les années 90 et la tête en 2026 continueront à financer leur inertie. Certaines préféreront la fuite en avant prônée par les gros acteurs technologiques, mais celles qui auront le courage de remettre à plat leur socle technique transformeront, elles, la simplification en vitesse, en marge, en liberté et en souveraineté.

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Par Simon Uyttendaele, CEO Aeonics

 

 

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