Pour les DSI, la souveraineté numérique n’est plus une posture. C’est un arbitrage très concret entre autonomie numérique, sécurité, réversibilité, continuité de service, maîtrise des coûts et qualité d’usage, au moment même où les suites collaboratives restent massivement dominées par Microsoft 365 et où l’IA ajoute une nouvelle couche de dépendance potentielle tout en réinventant l’usage des logiciels classiques. Pour évoquer les opportunités qui s’ouvrent et les moyens de s’affranchir de nos dépendances américaines, Alain Garnier, fondateur et DG de Jamespot est notre invité de la semaine.
Fondateur de Jamespot, créé en 2005, Alain Garnier défend depuis près de vingt ans une « autre voie », européenne, pour la digital workplace. L’éditeur français revendique plus de 350 organisations clientes et se positionne comme une plateforme collaborative souveraine et modulaire, capable d’adresser aussi bien la communication interne que le travail d’équipe, la gestion documentaire ou la productivité.
Jamespot occupe aussi une place singulière dans l’écosystème français : l’entreprise est au cœur de CollabNext, projet soutenu par France 2030 et porté avec dix acteurs du numérique français pour bâtir une alternative collaborative complète, interopérable et hébergée en France.
L’actualité récente de Jamespot donne d’ailleurs un relief particulier à cet entretien. Avec l’acquisition de SafeBrain, l’éditeur a renforcé sa stratégie autour d’une IA souveraine et collaborative. Notre invité y assume une ambition claire : proposer une IA « partagée, maîtrisée et collaborative », pensée pour les usages collectifs plutôt que pour le simple assistant individuel. L’occasion re revenir surla capacité réelle des organisations à reprendre la main sur leurs outils, des objectifs raisonnables que l’on peut se fixer en matière de souveraineté, mais aussi des conditions très opérationnelles d’une telle trajectoire : modularité de l’offre, intégration avec l’existant, migration depuis Microsoft 365 ou Google Workspace, continuité de service avec les partenaires, gouvernance des agents IA et rôle des infrastructures qualifiées SecNumCloud.
Pour Alain Garnier, l’heure n’est plus aux discours mais aux actes d’achat. Le basculement annoncé du Health Data Hub vers Scaleway, puis le choix de clouds européens par la Commission européenne, marquent selon lui un changement de cycle : « On arrête de dire : ce n’est pas possible, il n’y a pas de solution. »
À ses yeux, la souveraineté numérique sort enfin du registre incantatoire pour entrer dans celui de la commande publique et de la migration réelle. « La bataille du cloud n’est pas perdue. On peut gagner des batailles. »
Mais l’enjeu central reste l’interopérabilité. Garnier insiste sur un point souvent sous-estimé : les difficultés de migration ne viennent pas toujours de ceux qui accueillent les données, mais aussi de ceux qui les retiennent. API incomplètes, formats propriétaires, frais de sortie, dépendance fonctionnelle : « Les hyperscalers adorent que les données viennent chez eux, mais pas qu’elles sortent. »
Pour lui, le verrouillage n’est pas une fatalité technique, mais un choix industriel et commercial. Et c’est précisément ce verrouillage que les solutions européennes doivent combattre sans le reproduire.
Jamespot se positionne ainsi comme une alternative souveraine et composable à Microsoft 365 et Google Workspace. La plateforme s’articule autour de quatre piliers : Teamwork pour la bureautique collaborative, le mail, le drive et la visioconférence ; Face Intranet pour les intranets rapides à déployer ; Open Agora pour les communautés et réseaux sociaux d’entreprise ; et enfin une brique IA issue du rachat de Savebrain. L’entreprise revendique environ 350 clients et 400 000 utilisateurs, avec des références comme Babyliss, l’Assurance maladie ou encore des collectivités engagées dans une sortie progressive des grands environnements américains.
La migration, explique-t-il, n’est pas d’abord un problème technique. Les documents se transfèrent, les formats ouverts existent, et seuls certains usages très avancés d’Excel, notamment les macros complexes, demandent un traitement particulier. Le vrai sujet, c’est l’adoption. « Le problème n’est pas technique, c’est qu’il faut acculturer les gens, leur expliquer pourquoi. » Pour Garnier, changer de suite collaborative implique de transformer les pratiques : travailler à plusieurs sur un document, arbitrer entre usage local et cloud, apprendre à collaborer autrement.
Cette approche se veut aussi plus pragmatique que dogmatique. Jamespot ne prétend pas remplacer 100 % des outils existants dans tous les cas. Garder quelques postes Microsoft pour des usages spécifiques ne lui paraît pas absurde. « La diversité est une chance, ce n’est pas un problème. »
Ce qui lui paraît problématique, en revanche, c’est l’asymétrie d’un marché où les grands acteurs tolèrent mal l’existence d’alternatives. « Il ne faut pas être plus barbare que les barbares », résume-t-il.
Sur l’IA, Alain Garnier défend une vision opérationnelle, loin du seul fantasme des grands modèles. Avec Savebrain, Jamespot veut proposer une IA d’entreprise gouvernée, multi-modèles, capable d’exploiter des modèles américains, européens ou sécurisés selon les exigences métiers. Les cas d’usage les plus mûrs concernent les RH et le support : rédaction d’annonces conformes aux règles internes, assistance aux équipes, FAQ augmentées, réponses contextualisées aux tickets clients. Pour lui, la valeur n’est pas dans le modèle seul, mais dans la connaissance métier, les processus et l’intégration. « La valeur n’est pas dans le LLM, elle est à côté, elle est dans l’usage. »
L’IA remet également au goût du jour le vieux sujet du knowledge management. Mais cette fois, avec une rupture majeure : elle peut extraire du bruit des informations récurrentes, contradictoires ou validables, et laisser l’expert se concentrer sur l’essentiel. L’humain ne disparaît pas, il change de place dans la chaîne. « Il ne faut ni se dire qu’il n’y aura plus d’humains, ni se dire qu’il faut toujours un humain qui valide à la fin. » Tout l’enjeu sera de le réintroduire au bon moment, « ni trop, ni trop peu ».
Au fond, l’entretien dessine une conviction : la souveraineté n’est plus seulement une affaire d’infrastructure, mais de modèles économiques, d’interopérabilité, de confiance et d’usage. Et l’IA, loin de consacrer mécaniquement les plus gros, pourrait rouvrir le jeu, à condition d’éviter un nouveau lock-in. « Ce n’est peut-être pas ceux qui ont mis 100 milliards sur la table qui vont gagner. »
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