LibreOffice veut enfin quitter le bureau sans renier ses obsessions historiques : ODF, liberté logicielle et données sous contrôle. Au programme, du WebAssembly dans le navigateur, de vrais builds mobiles et une collaboration sans cloud central. Mais il va falloir être patient…
Tout le monde connaît LibreOffice, ou presque. Né en 2010 d’une scission d’avec OpenOffice après le rachat de Sun par Oracle, porté par la Document Foundation (TDF) installée à Berlin, c’est l’alternative libre et gratuite la plus célèbre à Microsoft Office : Writer, Calc, Impress, Draw, Base, Math… toute la panoplie bureautique, compatible avec les formats Microsoft et arc-boutée sur son cher format ouvert ODF. Deux versions majeures par an, des dizaines de millions d’utilisateurs, et une posture de plus en plus politique à l’heure où la souveraineté numérique fait recette en Europe. LibreOffice reste l’un des piliers de l’open source côté Deskrop.
Mais LibreOffice traîne depuis toujours un boulet : c’est un logiciel de bureau. Point. Pendant que la concurrence migrait vers le cloud et le smartphone, la suite libre est restée scotchée au PC. Les tentatives d’exister ailleurs ont surtout pris la forme de béquilles : une application Android de visualisation (avec édition « expérimentale », autant dire à manier avec des gants), et côté iPhone, rien d’officiel, sinon l’app Collabora Office, bâtie sur le code de LibreOffice et certifiée par TDF, mais pas disponible sur tous les marchés.
Le constat : « des demandes constantes »
La fondation a fini par l’admettre noir sur blanc. LibreOffice reste aujourd’hui uniquement disponible sur le bureau, et TDF reconnaît recevoir des demandes constantes de versions web et mobiles.
À l’issue de trois réunions du board et des équipes (20 avril, 22 avril, 19 mai), la fondation a donc publié sa nouvelle feuille de route. L’éditeur commence par rassurer les puristes : le desktop n’est pas abandonné et continuera de recevoir deux releases majeures par an.
Néanmoins, une vraie réorganisation se met en place.
Trois chantiers et une équipe coupée en deux
L’équipe technique est désormais scindée. D’un côté le desktop, avec la sécurité et la gestion des CVE. De l’autre, un pôle flambant neuf « Mobile, Cloud et Peer-to-Peer », piloté par Jonathan Clark, épaulé notamment par Dan Williams sur les sujets iOS. Le plan tient en trois axes pour le reste de 2026.
Premier chantier, le Web via WebAssembly. TDF dispose déjà d’un prototype fonctionnel basé sur Qt 6 et WASM, qu’il s’agit de polir. LibreOffice va donc officiellement débarquer en version « en ligne » et ne plus se reposer sur les travaux finalement concurrents de Collabora Office. L’approche adoptée est assez originale : en optant pour WebAssembly, LibreOffice ne veut pas exister “dans le cloud” mais vise plutôt une livraison via le Web avec une exécution locale directement par le navigateur. L’intérêt est double : moins de charge côté hébergeur, car il n’a pas besoin de fournir une grosse puissance de calcul pour chaque utilisateur connecté ; et plus de contrôle côté utilisateur, puisque le document peut être traité localement, dans l’esprit “vos données restent chez vous”.
Autrement dit, pas de Google Docs-like vorace en infrastructure, mais une suite qui s’exécute chez l’utilisateur. Une approche qui colle parfaitement à la philosophie « vos données chez vous » de l’éditeur.
Deuxième chantier, le mobile pour de vrai. Fini la simple visionneuse : l’objectif 2026 est de faire avancer le code de l’interface graphique et de lancer des builds de test sur émulateurs Android et iOS. La route reste longue, mais le cap est posé pour une arrivée l’an prochain d’une authentique version mobile de LibreOffice.
Et l’on voit déjà certains faire la grimace : pas de cloud = pas d’édition collaborative des documents ? C’est justement là le troisième chantier mis en route par TDF. La fondation compte démarrer par une architecture client-serveur classique (connexions TCP/IP directes) avant de viser, à terme, l’édition de documents en pair-à-pair. Un LibreOffice où l’on travaille à plusieurs sur un même fichier, sans cloud central : voilà qui changerait la donne.
Très en retard… dans une arène bondée
Soyons lucides. Ces annonces sont très tardives. Elles donnent même l’impression qu’il a fallu 16 ans à la fondation pour réaliser que l’on avait changé de siècle. En débarquant maintenant sur le mobile, LibreOffice arrive après tout le monde ! Et surtout après Microsoft Office et Google Workspace, tous deux gratuits dans leurs versions smartphones et solidement implantés.
LibreOffice n’est surtout plus le seul à cultiver l’angle « alternative » open-source. L’espace est désormais saturé de suites estampillées Open Source (OnlyOffice, Collabora Online, Nextcloud Office) et Souveraines, dopées par la vague européenne : Docs de La Suite numérique côté État français, offres labellisées SecNumCloud, déclinaisons cloud souverain chez les hébergeurs nationaux…
D’un autre côté, les géants américains poussent un peu trop fort l’IA dans leurs apps bureautiques, ce qui agace une partie des utilisateurs. Du coup la fronde pour le respect de la vie privée n’a jamais été aussi audible, ce qui fait les affaires de LibreOffice.
D’autant que l’arme idéologique reste le principal atout de TDF. Une arme que la fondation n’oublie pas de brandir en conclusion de son annonce : « la liberté n’a jamais eu autant de valeur ». Sur un marché où la souveraineté est devenue argument de vente, ce n’est peut-être pas qu’un slogan.
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