Présentée comme une alternative bureautique européenne à Microsoft 365 et Google Docs, Euro-Office n’a pas vraiment déclenché les applaudissements unanimes du monde open source. LibreOffice, par la voix de The Document Foundation, l’accuse désormais de perpétuer l’enfermement aux formats Microsoft sous couvert de souveraineté numérique. Derrière la querelle technique, un vrai débat : peut-on construire l’indépendance européenne en imitant les outils dont on veut se libérer ?

Euro-Office, c’est la nouvelle promesse bureautique souveraine venue d’Europe : une suite web collaborative pour créer et éditer documents, feuilles de calcul et présentations, avec l’ambition explicite de réduire la dépendance à Microsoft Office et Google Docs. Annoncée en début d’année, elle est officiellement disponible depuis cette semaine. Porté notamment par Nextcloud, IONOS, XWiki, OpenProject et Open-Xchange, le projet arrive dans Nextcloud Hub 26 Spring et doit ensuite s’intégrer chez IONOS, XWiki ou Office.eu. Techniquement, il ne part pas d’une page blanche : Euro-Office est un fork d’OnlyOffice. Pas encore de clients desktop ou mobile, mais une première version stable disponible sur GitHub.

Un gardien du temple open source pas vraiment diplomate

Euro-Office est donc là… Et, devinez quoi, ça fait grincer l’historique LibreOffice. Cette dernière est pilotée par The Document Foundation, gardienne très militante de cette suite bureautique libre née en 2010 dans le sillage d’OpenOffice.org. Sa mission est claire : logiciels libres, formats ouverts, indépendance des utilisateurs. Chez LibreOffice, la souveraineté numérique n’est pas un argument marketing : c’est une religion, avec ODF comme texte sacré et OOXML comme démon de Redmond.

Cette vieille querelle des formats est récemment remontée à la surface. Depuis vingt ans, les défenseurs du libre opposent ODF, format ouvert pensé pour garantir la maîtrise des documents, à OOXML, le format de Microsoft Office, ultra-dominant dans les entreprises, que Microsoft a par ailleurs ouvert. Pour LibreOffice, le problème n’est pas seulement de remplacer Word, Excel et PowerPoint. C’est de sortir les documents eux-mêmes de l’orbite Microsoft. Sinon, on change la carrosserie, mais pas la clé de contact.

Le piège de la compatibilité Microsoft

C’est exactement l’accusation portée par Italo Vignoli, figure de The Document Foundation, dans une lettre ouverte publiée juste avant le lancement d’Euro-Office. Selon lui, Euro-Office ne peut pas se présenter comme première suite bureautique open source européenne : OpenOffice.org l’a fait dès 2001, LibreOffice a pris le relais en 2010. Pire, en privilégiant par défaut OOXML, Euro-Office deviendrait, selon ses mots, un « allié de fait » de la stratégie d’enfermement de Microsoft. Chez The Document Foundation, les gans de velours on ne connait pas. « Euro-Office utilise par défaut le format de document OOXML entièrement propriétaire, développé et contrôlé uniquement par Microsoft. Cela en fait un allié de facto de Microsoft dans sa stratégie de verrouillage de contenu, le contrôle restant fermement à Redmond et loin de l’Europe » écrit Italo Vignoli.

La charge est rude. Elle vise les choix de format d’Euro-Office mais également son récit souverain : interface familière façon Microsoft, compatibilité Office mise en avant, promesse de gouvernance européenne. Pour LibreOffice, cela ressemble moins à une rupture qu’à une Microsoft 365 sans Microsoft, mais encore avec ses formats. Une sorte de régime sans sucre servi avec du sirop.

Au passage, TDF en profite pour se gargariser, parce qu’on est jamais aussi bien servi que par soi-même :  « Si l’on peut parler de la souveraineté numérique en Europe aujourd’hui, c’est grâce à The Document Foundation et aux membres de la communauté LibreOffice en général, qui ont maintenu le drapeau des suites bureautiques open source alors que tout le monde prédisait leur disparition, et qui ont continué à développer le seul format véritablement ouvert et standard garantissant la souveraineté numérique, car il offre un contrôle total aux utilisateurs sur le contenu ».

Souveraineté ou transition pragmatique ?

Euro-Office aurait pu contre-attaquer en rappelant que ce débat a été clos y a 20 ans et que depuis LibreOffice a juste oublié d’évoluer avec son temps. Il a fallu le mois dernier, pour que la suite emblèmatique de l’open-source découvre le Web, les usages mobiles et l’existence des clouds (y compris souverain). Elle vient en effet d’annoncer travailler sur des déclinaisons Web et mobiles, qui ne verront pas le jour avant plusieurs mois.

Mais Euro-Office a choisi de se défendre autrement. Ses promoteurs assurent vouloir aider les organisations coincées dans les formats Microsoft à migrer progressivement vers des standards ouverts. Autrement dit : on commence par parler la langue du parc installé, puis on pousse ODF. C’est pragmatique. Mais c’est aussi le cœur du paradoxe : pour séduire les utilisateurs de Microsoft, il faut leur ressembler ; pour s’en libérer, il faut cesser de leur ressembler.

Au fond, l’affaire dit beaucoup de la souveraineté numérique européenne. Elle ne se résume ni à l’emplacement des serveurs, ni au passeport des fournisseurs, ni au tampon « open source » sur une brochure. Elle se joue aussi dans les formats, les usages, les dépendances invisibles, les habitudes d’entreprise, les engagements politiques et philosophiques… voire les croyances.
LibreOffice force autant le débat que les traits. Euro-Office tente le compromis. Et Microsoft, lui, peut regarder ce duel européen avec un petit sourire en coin malin.

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