Jupiter peut souffler… Le HPC exascale allemand qui doit pour l’instant se contenter de son Booster Module, devrait commencer à recevoir les moteurs de son « General Cluster » avant la fin de l’année. Le processeur Rhea-1 du français SiPearl entre en effet officiellement en phase de « Bring Up » et subit les contrôles typiques des premières puces fraichement fabriquées.

Rhea-1 n’a pas vraiment eu une naissance paisible. Il devait incarner très tôt le retour de l’Europe dans le très haut de gamme des processeurs. Il aura surtout incarné, pendant plusieurs années, la difficulté de faire renaître une filière processeur souveraine sur un continent qui avait largement abandonné ce terrain aux Américains et aux Asiatiques.

Annoncé dans le sillage de l’European Processor Initiative, imaginé pour redonner à l’Europe un processeur HPC de premier plan, Rhea-1 a accumulé les glissements de calendrier. La première version était attendue dès 2022, puis le tape-out a été repoussé à 2024, avant d’être finalement annoncé en 2025.
Des retards qui expliquent pourquoi SiPearl a conservé le procédé TSMC N6, plutôt que de repartir sur un nœud plus récent (qui sera très probablement utilisé pour le Rhea-2).
Bref, la naissance de Rhea-1 est parti comme un sprint pour se transformer en marathon semé de chausse-trappes, de recalages industriels et de réalités très physiques : concevoir un CPU serveur haut de gamme, ce n’est pas assembler une jolie feuille de route PowerPoint.

Mais cette fois, la lumière apparaît. Le premier processeur sorti d’usine a été allumé et subit les contrôles indispensables. Dans le jargon, cela s’appelle le « bring-up ». Dans la vraie vie, c’est le moment où l’on découvre si plusieurs années de conception, de simulation, de routage, de packaging et de prières adressées aux dieux du silicium donnent bien autre chose qu’un presse-papier à 61 milliards de transistors.
SiPearl annonce que la phase a démarré « avec grand succès » et que les premiers résultats confirment que le processeur se comporte comme prévu.

La vraie souveraineté commence au CPU

L’annonce est évidemment technique. Elle est aussi politique. SiPearl parle du « processeur serveur le plus complexe jamais conçu en Europe ». La formule est très SiPearl, mais elle n’est pas gratuite : Rhea-1 embarque 80 cœurs Arm Neoverse V1, deux moteurs vectoriels SVE 256 bits par cœur, quatre piles de mémoire HBM intégrées, quatre interfaces DDR5 et 104 lignes PCIe Gen5. Autrement dit, ce n’est pas un CPU cloud générique rhabillé en processeur stratégique. C’est une puce pensée pour le calcul intensif, les gros flux mémoire, les codes scientifiques, le big data et l’inférence IA.

Et c’est là que l’affaire devient importante pour l’Europe. L’exascale n’est pas seulement une question de prestige dans le classement Top500. C’est l’infrastructure invisible de la souveraineté scientifique : climat, énergie, défense, matériaux, médecine, ingénierie, IA. Or, sans processeur, pas de pile complète. Sans CPU maîtrisé, pas d’autonomie réelle comme le rappelle Philippe Notton, fondateur et CEO de SiPearl : « Il ne peut y avoir de souveraineté numérique sans matériel souverain ».

Rhea-1 est donc moins un composant isolé qu’une brique de souveraineté. Le CPU ne rend pas l’Europe indépendante à lui seul : il reste fabriqué chez TSMC, repose sur des cœurs Arm et s’inscrit dans des chaînes d’approvisionnement mondialisées. Mais il réintroduit en Europe une compétence de conception de « processeur serveur » qui avait quasiment disparu depuis les années 1980. Assurément une « aventure technologique, humaine et patriotique » comme le formule Philippe Notton.

JUPITER d’abord, Alice Recoque ensuite

La première destination de Rhea-1 sera JUPITER, le premier supercalculateur exascale européen, détenu par EuroHPC JU, hébergé et opéré par le Jülich Supercomputing Centre en Allemagne.

SiPearl précise que Rhea-1 équipera le module CPU (aussi appelé General Cluster qui est complété par un Booster Module à base de superchips NVidia, déjà opérationnel) de cette machine, avec une disponibilité générale prévue fin 2026.

Dans l’arène Arm, Rhea-1 joue une autre partition

Comparer Rhea-1 aux derniers processeurs Arm du cloud est utile, mais il faut éviter le faux match. Microsoft Cobalt 200, AWS Graviton, Google Axion et l’Arm AGI CPU ne racontent pas la même histoire.

Cobalt 200, annoncé par Microsoft pour Azure, est un CPU Arm cloud-native bâti autour de Neoverse CSS V3. Il vise les charges Azure, avec 132 cœurs, des optimisations de sécurité, d’efficacité énergétique et d’accélération sur des tâches récurrentes du cloud. C’est le CPU d’un hyperscaler qui optimise son propre datacenter pour ses propres marges.

AWS Graviton, dans sa génération Graviton4 largement déployée, repose sur 96 cœurs Neoverse V2, avec 12 canaux DDR5 et une logique très claire : améliorer le rapport prix/performance des instances EC2. Google Axion suit encore une autre logique. Le premier Axion s’appuie sur Neoverse V2 et vise les charges généralistes de Google Cloud : serveurs web, bases open source, analytics, microservices, IA CPU.

L’Arm AGI CPU, lui, pousse le curseur vers l’ère agentique : jusqu’à 136 cœurs Neoverse V3, 300 W de TDP, 6 Go/s de bande passante mémoire par cœur et une vocation d’orchestration pour infrastructures IA massives. Un changement aussi stratégique avec Arm qui ne se contente plus de vendre de l’IP, mais propose du silicium de référence pour centres de données IA. Avec ses cœurs « Neoverse V1 », le Rhea-1 peut paraître modeste sur le papier. Mais non seulement le processeur européen embarque de la mémoire HBM alignée sur les besoins actuels d’inférence IA, mais il dispose d’une conception spécialement pensé pour des machines exascale, avec un profil plus scientifique que cloud, plus mémoire que microservice, plus stratégique que commercial.

Si les hyperscalers produisent leurs propres CPU pour optimiser leurs propres services et diminuer les coûts par workload, SiPearl vend en revanche une ambition de souveraineté HPC.

La vraie victoire reste à venir

La phase de bring-up n’est pas une arrivée, c’est un feu vert. SiPearl entre dans douze semaines de validation fonctionnelle pour tester progressivement matériel, logiciels, interfaces et performances. C’est donc pour les équipes du concepteur européen l’heure des oscilloscopes, des firmwares, des compilateurs, des bibliothèques et des vrais codes HPC.

Si tout se passe bien, Rhea-1 intègrera Jupiter et les équipes pourront se focaliser sur la suite, autrement dit sur Rhea2, le processeur attendu pour animer le futur monstre exaflopique français, le Alice Recoque.
Parallèlement, SiPearl prépare déjà l’élargissement de sa gamme, notamment avec Athena1, déclinaison dual-use dérivée de Rhea, destinée aux usages gouvernementaux, défense et aérospatiaux.

En espérant que tout se passe désormais comme attendu.

 

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