Le logiciel redessine la voiture, mais surtout la manière de la concevoir, de la valider et de la faire évoluer. Le match automobile ne se joue plus seulement sous le capot, mais dans la cohérence des données, des modèles et du logiciel embarqué. À l’ère du SDV (Software Defined Vehicle), les chaînes d’outils éclatées freinent l’innovation autant que les contraintes techniques.

Architectures modulaires, mises à jour à distance, intelligence artificielle embarquée sont devenues les piliers stratégiques des constructeurs automobiles. Chez les acteurs européens, les réflexions sur le logiciel embarqué révèlent l’ampleur du défi à relever. Porsche, par exemple, évoque ainsi publiquement l’évolution de sa stratégie logicielle pour ses modèles électriques. En écho, des entreprises technologiques comme Huawei se positionnent sur le marché de la mobilité avec des plateformes intégrées, telles que HIMA, voire avec leurs propres marques.

Néanmoins, derrière ces initiatives, se dessine une ligne de fracture : au-delà des fonctionnalités visibles, ce sont des architectures systèmes radicalement différentes qui dictent ces deux stratégies opposées.

Là où les équipementiers historiques doivent composer avec des environnements techniques existants, souvent hétérogènes, les nouveaux entrants conçoivent d’emblée leurs architectures logicielles, leurs modèles de données et leurs plateformes comme un tout cohérent à partir d’une source unique. Pour les premiers, l’enjeu est celui d’une transformation profonde ; pour les seconds, celui d’une montée en puissance.

Or, de nombreuses entreprises héritent de décennies d’ingénierie, et les chaînes d’outils existantes ne sont tout simplement pas adaptées aux véhicules définis par logiciel (SDV). Elles restent largement structurées autour des composants, alors même que les véhicules modernes doivent être pensés avant tout à partir de leurs fonctions.

Du composant à la fonction système

Dans un SDV, la fonction devient l’unité de référence. Une assistance au freinage ne se réduit plus à l’unité de commande ou à un dispositif mécanique. Elle constitue un système complet associant logiciels, capteurs, matériel, sécurité et certifications. Toute modification de cette fonction a des répercussions immédiates sur l’ensemble des domaines (code, nomenclatures, scénarios de test, règles de variantes, documentation réglementaire…).

Dans la pratique, cependant, ces informations demeurent souvent réparties au sein de systèmes distincts : PLM, ALM, CAO et ERP coexistent sans réelle interopérabilité. Cette fragmentation empêche de disposer d’une vision globale et devient particulièrement critique face à l’explosion des variantes (motorisations, packages logiciels, réglementations locales, niveaux de validation liés à la sécurité…).

Lorsque la complexité devient exponentielle

Un SDV se distingue désormais autant par ses configurations et exigences logicielles que par ses caractéristiques matérielles. Chaque nouvelle variante ajoute une couche de complexité supplémentaire aux systèmes embarqués.

Sans base de données intégrée et traçabilité systémique, l’analyse d’impact d’un changement reste un exercice manuel complexe. Répondre à des questions pourtant essentielles – Quels marchés sont concernés ? Quelle version logicielle pour quel véhicule ? Quelle couverture de test pour quelle configuration ? – exige une coordination entre les équipes épuisante.

Le résultat est sans appel : les cycles de modification s’allongent et les risques d’incohérence dans les validations augmentent. Les retards de mise sur le marché sont moins liés aux défis techniques qu’à la complexité organisationnelle induite par la fragmentation des données et des outils.

Ce constat dépasse d’ailleurs le seul secteur automobile. Pour d’autres industries, la gestion des variantes reste souvent déconnectée des systèmes centraux, entraînant une remontée trop tardive des données terrain vers l’ingénierie. Cette situation constitue un handicap structurel pour la compétitivité.

Vers un cycle de vie intelligent des produits

Pour reprendre le contrôle, disposer d’un modèle de données cohérent sur l’ensemble du cycle de vie du produit constitue un prérequis. C’est précisément l’objectif du Cycle de vie Intelligent des Produits : relier structurellement tous les attributs du produit (exigences, modèles système, nomenclatures, artefacts logiciels, cas de test ou configurations). Dès lors, les impacts d’une modification sont ainsi suivis de façon systémique et auditable.

Constructeurs et fournisseurs partagent une source unique de vérité, déplaçant l’effort de la réconciliation manuelle de données vers la prise de décision technique. La chaîne d’outils devient un lien structurant au cœur de la chaîne de valeur.

Cette cohérence est la clé pour maîtriser la prolifération des variantes. Même avec l’élargissement continu des fonctions et l’accélération des mises à jour, la traçabilité des configurations reste totale. Le passage à l‘échelle devient possible sans perte de contrôle.

Ce que les entreprises doivent faire évoluer

L’harmonisation sémantique des données s’impose comme une priorité. Fonctions, exigences, variantes et composants doivent être reliés au sein d’une structure commune afin d’intégrer réellement les processus ALM et PLM. De la même manière, configurations, versions et validations doivent sortir des silos disciplinaires pour garantir une traçabilité continue sur l’ensemble du cycle de vie du produit.

Les changements doivent s’inscrire dans une ingénierie de gammes de produits pilotée par les modèles. Ils doivent être structurés au sein de workflows automatisés et auditables, permettant de tracer les impacts techniques et réglementaires. Dans ce contexte, la consolidation de la chaîne d’outils dépasse largement une simple optimisation informatique. C’est une décision architecturale stratégique.

Qu’il s’agisse de transformer un héritage industriel complexe, à l’instar des constructeurs bien établis, ou de bâtir une plateforme nativement compatible SDV pour les nouveaux entrants, une exigence s’impose : disposer d’une architecture de données et de systèmes cohérente et intégrée.

À terme, la compétitivité industrielle ne se jouera pas sur l’accumulation d’outils, mais sur la cohérence de l’écosystème. L’ingénierie est devenue, par essence, une discipline d’architecture des données.
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Par Michele Del Mondo, Senior Director Global Advisor Automotive, PTC

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