À l’hôpital, les tensions ne s’arrêtent plus aux portes des services. Entre visiteurs mal identifiés, violences en hausse et caméras sous-exploitées, l’IA promet de donner aux équipes de sécurité les moyens d’agir avant que l’incident ne dégénère.
Début mars, deux employés d’un centre médico-psychologique de l’Yonne ont été poignardés par un patient. Le cas ne fait pas grand bruit. Et pour cause, il ne s’agit pas d’un incident isolé. Ces faits de violence sont devenus un symptôme préoccupant des tensions qui traversent aujourd’hui le système de santé.
En France, près de 21 000 signalements de violences ont été recensés en 2024 dans les établissements de santé, selon le dernier rapport de l’Observatoire national des violences en milieu de santé (ONVS). Insultes, menaces, agressions physiques ou dégradations : ces incidents touchent l’ensemble des structures hospitalières, mais particulièrement les services d’urgences, de psychiatrie ou de gériatrie. Et ces chiffres ne reflètent probablement qu’une partie du phénomène, de nombreux incidents n’étant jamais signalés sur la plateforme. La situation n’est pas propre à la France. Dans plusieurs pays européens et en Amérique du Nord, les hôpitaux constatent une augmentation des comportements violents ou des intrusions dans les centres de soins. Aux États-Unis, par exemple, plus des trois quarts des soignants rapportent avoir été victimes ou témoins de comportements agressifs et de menaces de la part de patients.
Aggravée par les pénuries de personnel et les baisses de financement, la tension monte à l’hôpital, et la sécurité hospitalière devient un enjeu central pour les établissements, pour protéger les patients comme les soignants, et préserver des conditions de travail adéquates.
Pourtant, dans beaucoup d’organisations, les outils et les procédures utilisés pour assurer cette sécurité restent largement inchangés depuis des années. Registres papier à l’accueil, contrôles d’identité manuels, systèmes de vidéoprotection difficiles à exploiter en temps réel : les dispositifs existent, mais ils ne permettent pas toujours de prévenir les incidents. Alors que le personnel hospitalier se bat au quotidien pour ses patients dans des conditions de plus en plus difficiles, qui se bat pour le personnel hospitalier ?
La gestion des visiteurs à l’hôpital face à ses angles morts
Les hôpitaux sont des environnements complexes à sécuriser. Chaque jour, des centaines, parfois des milliers de personnes y circulent, toutes avec des droits d’accès différents, qu’il s’agisse de patients, visiteurs, soignants, prestataires, ou ambulanciers.
Cette problématique de l’identification n’est d’ailleurs pas nouvelle dans le système de santé. Depuis plusieurs années, des démarches d’identito-vigilance sont mises en place, destinées à garantir l’identification des patients à chaque étape du parcours de soins. Le ministère de la Santé rappelle que cette vérification constitue l’un des premiers actes de sécurité des soins, car une erreur d’identité peut entraîner des erreurs de diagnostic ou de traitement. Mais si l’identification des patients est une priorité, celle des autres personnes qui circulent dans les structures de santé reste souvent beaucoup moins traitée.
Dans de nombreuses organisations hospitalières, l’enregistrement des visiteurs repose encore sur des procédures manuelles. Cela crée inévitablement des angles morts : une personne faisant l’objet d’une interdiction d’accès ou présentant un risque peut entrer dans un établissement sans être immédiatement identifiée ni rapportée aux vigiles.
Les systèmes de gestion des visiteurs intégrant l’intelligence artificielle permettent aujourd’hui de répondre à ce manquement. Une pièce d’identité peut être scannée et comparée instantanément à des listes d’accès autorisés. Une personne ayant fait l’objet d’une ordonnance d’éloignement ou ayant déjà manifesté un comportement menaçant peut ainsi être signalée immédiatement.
Au-delà du contrôle d’accès, ces systèmes permettent également d’améliorer la traçabilité en cas d’incident. Les équipes de sécurité peuvent ainsi reconstituer plus rapidement les déplacements d’une personne d’une zone à une autre, ce qui facilite les investigations et réduit le temps nécessaire pour comprendre une situation à risque. Dans le contexte hospitalier où les équipes sont déjà fortement sollicitées, ce gain de visibilité libère du temps aux équipes pour se concentrer sur l’essentiel.
De la sécurité vidéo réactive à la protection proactive
La plupart des hôpitaux disposent déjà de systèmes de vidéoprotection, mais dans la majorité des cas, ces images ne sont consultées qu’a posteriori, pour répondre aux besoins d’une enquête.
Avec la vision par ordinateur optimisée par l’IA, ces flux vidéo peuvent désormais être analysés en temps réel et constituer un véritable système d’alerte. Une chute de patient, une altercation ou la présence d’une personne non autorisée dans un périmètre sensible peuvent être détectées automatiquement, permettant d’alerter immédiatement le personnel et de réduire considérablement le temps de réaction.
Dans les services accueillant des patients particulièrement vulnérables, comme la gériatrie ou la psychiatrie, ces technologies peuvent également contribuer à repérer certaines situations à risque, comme un patient atteint de troubles de la mémoire quittant un périmètre sécurisé.
À plus long terme, l’analyse des données permet aussi d’identifier des tendances et d’en tirer des enseignements précieux, en mettant en évidence les zones particulièrement accidentogènes ou les périodes de forte affluence. Cette approche permet à la sécurité hospitalière de passer à une logique d’anticipation, où la technologie devient un outil d’aide à la prévention et à l’amélioration continue de la sécurité hospitalière.
Concilier sécurité, conformité et protection des données
Les outils intégrant l’intelligence artificielle peuvent également contribuer à simplifier la gestion de la conformité, un enjeu particulièrement sensible pour les établissements de santé. Certains systèmes permettent par exemple de détecter automatiquement le non-port d’équipements de protection individuelle dans certaines zones à risque (de quarantaine par exemple). Les incidents peuvent être enregistrés et documentés automatiquement, facilitant les audits et les contrôles.
La conformité ne concerne toutefois pas uniquement les pratiques du personnel, elle implique aussi que les systèmes de sécurité eux-mêmes respectent les exigences élevées de protection des données et de la vie privée propres au secteur de la santé. En France, la CNIL rappelle que les données de santé comptent parmi les informations les plus sensibles et que leur traitement doit respecter strictement les principes du RGPD, notamment en matière de proportionnalité et de sécurité.
Dans un environnement où la sécurité des patients, la protection des données et la continuité des soins sont étroitement liées, ces technologies peuvent ainsi contribuer à concilier deux exigences souvent perçues comme contradictoires : renforcer la sécurité tout en garantissant le respect de la vie privée. Bien encadrée, l’innovation technologique peut devenir un levier supplémentaire pour sécuriser l’ensemble de l’environnement de soins.
Une évolution inévitable
Les tensions qui traversent aujourd’hui le système de santé ne vont pas disparaître du jour au lendemain. Les organisations de santé doivent déjà composer avec des contraintes budgétaires importantes et des pénuries de personnel. L’enjeu n’est donc pas d’ajouter de nouvelles couches de complexité technologique, mais de déployer des outils capables de s’intégrer aux infrastructures existantes pour aider les équipes à gagner en visibilité et en réactivité.
Dans ce contexte, les nouveaux outils peuvent changer la donne pour les équipes de sécurité hospitalière. Lorsqu’un système de gestion peut signaler instantanément une personne à risque, lorsque des caméras peuvent alerter le personnel en temps réel en cas de chute, ou lorsque les preuves de conformité sont générées automatiquement plutôt que reconstituées manuellement, les équipes peuvent enfin anticiper les incidents au lieu de simplement y répondre.
L’intelligence artificielle n’est pas la panacée, mais elle peut combler des manques dont souffrent souvent les établissements de santé, en leur offrant de la visibilité, de la réactivité et une capacité d’analyse en temps réel. À l’hôpital, où chaque minute compte, ces outils pourraient bien devenir, dans les années à venir, un soutien précieux pour celles et ceux qui soignent.
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Par Marwan Kander, Responsable Europe du Sud chez Verkada
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