Compter des humains pour facturer des workflows, des capteurs et des agents autonomes n’a plus grand sens. Pour son IFS Cloud, IFS bouscule la vieille mécanique du logiciel d’entreprise avec un modèle calé sur les actifs, pas sur les badges d’accès.

IFS est un éditeur suédois fondé en 1983 par cinq étudiants de l’Université de Linköping, tellement déterminés à satisfaire leur premier client — la centrale nucléaire de Barsebäck — qu’ils avaient planté une tente devant ses grilles pour rester disponibles jour et nuit. Quarante-trois ans plus tard, la PME universitaire est devenue un acteur mondial du logiciel d’entreprise, avec plus de 7 000 collaborateurs répartis dans 80 pays et une valorisation qui flirtait avec les 10 milliards de dollars lors de l’entrée au capital du fonds Hg en 2022.

Son produit phare, IFS Cloud, est une plateforme composable qui unifie sur un même socle ERP, gestion des actifs (EAM) et gestion des services de terrain (FSM). Là où la plupart de ses concurrents proposent des suites assemblées à coups d’acquisitions, IFS Cloud repose sur un modèle de données unique, pensé organiquement pour les industries à forte intensité d’actifs : énergie, aéronautique et défense, construction, manufacturing, utilities. L’éditeur suédois y a récemment greffé une couche d’IA industrielle baptisée IFS.ai, orientée maintenance prédictive, planification intelligente et prise de décision autonome.

Dans cet univers, IFS joue face à des mastodontes. SAP et son S/4HANA dominent le marché mondial de l’ERP, particulièrement sur les fonctions financières et RH des grandes multinationales. Oracle Fusion Cloud ERP s’impose dans les services financiers, les télécoms et l’énergie avec une architecture modulaire puissante, mais construite sur un ADN « finance-first ». Microsoft Dynamics 365 séduit le mid-market grâce à son intégration native avec l’écosystème Office 365 et Azure, mais souffre d’une dépendance chronique aux ISV dès que les besoins industriels se complexifient. Infor, de son côté, cible des niches verticales (agroalimentaire, mode, distribution).

Face à ces concurrents, IFS revendique une spécialisation « operations-first » : la plateforme n’est pas un ERP financier qu’on adapte tant bien que mal à l’industrie, c’est un ERP industriel qui intègre nativement les contraintes opérationnelles des entreprises qui fabriquent, maintiennent et exploitent des équipements complexes.

Imposer au marché une nouvelle approche

C’est précisément cette identité opérationnelle qui rend l’annonce de la semaine aussi logique que potentiellement dévastatrice pour le reste du marché. IFS abandonne purement et simplement la tarification « par utilisateur », ce standard vieux comme le logiciel d’entreprise lui-même, pour basculer vers un modèle fondé sur les actifs opérationnels. Le principe est d’une limpidité désarmante : une entreprise ne paie plus en fonction du nombre de personnes qui accèdent au système, mais en fonction des actifs qu’elle fabrique, gère ou maintient (navires, composants, infrastructures, équipements de production).

L’exemple mis en avant par IFS est parlant. Un énergéticien qui exploite 400 actifs offshore verra sa facture calculée sur ces 400 actifs, et non sur les 12 000 personnes et machines qui doivent accéder aux données pour les faire tourner. Autrement dit, le coût logiciel se corrèle à l’empreinte industrielle réelle du client, pas à la taille de son organigramme ni au nombre de capteurs IoT connectés à la plateforme.

Une logique ancrée dans la réalité IA

Le timing n’a rien d’anodin. L’irruption de l’IA industrielle — et plus largement des agents autonomes — dans les processus opérationnels fait exploser le nombre d’« utilisateurs » au sens traditionnel du terme. Quand un algorithme de maintenance prédictive, un agent de planification et une douzaine de workflows automatisés accèdent en permanence à l’ERP, la facturation par siège devient un frein structurel à l’adoption. L’entreprise qui veut déployer l’IA à l’échelle se retrouve piégée : plus elle automatise, plus elle paie cher. Le modèle d’IFS casse cette spirale en déconnectant le coût du déploiement technologique du nombre d’entités qui interagissent avec la plateforme.

Mark Moffat, CEO d’IFS, résume la philosophie en une formule : « Le message adressé à nos clients est clair : IFS veut permettre un déploiement de l’IA partout où elle crée de la valeur, sans imposer de restrictions liées au nombre d’utilisateurs. Nos clients ne devraient pas avoir à choisir entre l’automatisation de leurs opérations et la maîtrise de leurs coûts logiciels. Cette évolution ambitieuse de notre tarification supprime totalement ce compromis. Nous ne tarifons pas les travailleurs. Nous tarifons le travail. »

l’éditeur ne facture plus les travailleurs, il facture le travail. Dit autrement, le logiciel n’est plus un coût indexé sur les effectifs mais un investissement aligné sur la capacité opérationnelle. Pour le client, cela signifie une prévisibilité budgétaire accrue, une capacité à monter en charge sans redouter l’envolée des coûts de licences, et surtout la liberté de déployer l’IA partout où elle crée de la valeur sans avoir à arbitrer entre automatisation et maîtrise de la facture logicielle.

« En entrant dans une nouvelle ère de la tarification, IFS apporte aux acheteurs davantage de flexibilité dans un monde agentique ». explique de son côté Mickey North Rizza, Group Vice-President, Enterprise Software chez IDC. « Le nouveau modèle tarifaire d’IFS aide les entreprises à faire évoluer opérationnellement leurs investissements en fonction des leviers de valeur nécessaires au pilotage de leur activité. Cette nouvelle méthodologie aidera les clients à préserver leur valeur économique. »

La nouvelle sauce peut-elle prendre ?

La vraie question est de savoir si cette initiative restera un coup isolé ou si elle déclenchera un effet domino dans le secteur. SAP facture toujours ses licences S/4HANA sur une base utilisateur (avec un système de « named users » décliné en catégories — Professional, Limited, etc. — régulièrement critiqué pour son opacité). Oracle propose des métriques de licence par processeur ou par utilisateur nommé, selon les produits. Microsoft Dynamics 365 repose sur un modèle d’abonnement par utilisateur et par module. Tous ces éditeurs ont intégré ou intègrent des capacités d’IA dans leurs plateformes, et tous font face au même paradoxe : leur modèle économique pénalise précisément l’adoption massive de l’automatisation qu’ils promeuvent par ailleurs.

IFS, en tant qu’acteur de niche spécialisé sur les industries à forte intensité d’actifs, dispose d’un avantage : sa base installée est composée d’entreprises pour lesquelles la notion d’« actif opérationnel » constitue un indicateur naturel, mesurable et auditable. Transposer ce modèle à un SAP, dont les clients couvrent un spectre infiniment plus large d’activités (dont beaucoup n’ont pas de notion d’actif physique au cœur de leur modèle), serait autrement plus complexe. Mais le signal envoyé par l’éditeur suédois devrait néanmoins faire mouche : à l’heure où l’IA redistribue les rôles entre humains, machines et agents logiciels, la tarification « par siège » est un héritage du XXe siècle que le marché va devoir apprendre à dépasser.

Reste à voir comment les clients accueilleront concrètement ce nouveau modèle et surtout comment IFS calibrera ses métriques d’actifs pour éviter l’écueil classique de toute grille tarifaire innovante, à savoir remplacer une complexité par une autre. Mais sur le papier, l’approche a le mérite de réaligner le coût du logiciel sur la valeur qu’il produit, plutôt que sur le nombre de personnes qui le regardent fonctionner. Et ça, dans l’écosystème de l’ERP, c’est suffisamment rare pour mériter qu’on s’y arrête.

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