L’IA n’a rien d’immatériel, et la souveraineté n’est plus un sujet périphérique. Données, cloud, eau, énergie, conformité, partenaires locaux, tout se joue désormais dans la capacité des entreprises à reprendre la main sur leur chaîne numérique. Désormais, la RSE ne peut plus être dissociée de la dépendance technologique, de la gouvernance des données et de l’empreinte matérielle du numérique. Entre tensions géopolitiques, pression sur les ressources et accélération de l’IA, les entreprises doivent arbitrer entre compétitivité, conformité et souveraineté.
Il est désormais impossible de décorréler souveraineté et résilience de la stratégie RSE ! Cette conviction a émergé clairement, lors de la consultation citoyenne du Conseil de l’IA et du Numérique (CIANUM), mobilisant plus de 6 000 Français. Leurs attentes convergent autour de deux besoins critiques : réduire la dépendance aux grands acteurs du numérique pour protéger la création de valeur (données et exploitation) et maitriser les impacts environnementaux des technologies, notamment l’IA, (ce qui exige une transparence des acteurs technologiques qui n’est pas encore présente).
Un contexte géopolitique qui redéfinit les règles
Nous évoluons pourtant dans un contexte géopolitique qui met chaque jour en lumière les limites de la mondialisation. Les dépendances extérieures fragilisent les organisations :
* des enjeux sécuritaires difficiles à maitriser
* finitude des ressources impliquant une remise en question des manières de produire, transporter, utiliser.
* pénurie des composants (tels que la mémoire) qui impacte toute l’industrie numérique : téléphones, PC, consoles, automobile, IT…
L’administration américaine l’a bien compris : la souveraineté économique se jouera sur le terrain de la technologie, notamment par la maitrise des données collectées (Cloud Act). Un chiffre illustre ce déséquilibre : 92 % des données produites par le monde occidental sont aujourd’hui stockées physiquement aux États-Unis (source Clouded).
Cela pose une question centrale : qui contrôle et protège ces données, désormais considérées comme un actif financier vital pour toute organisation ? Le défi consiste à collecter, sécuriser et exploiter les données de manière résiliente, c’est-à-dire en maîtrisant l’ensemble des interdépendances, afin de garantir compétitivité et pérennité.
Des injonctions contradictoires pour les entreprises
Aujourd’hui, les entreprises font face à des injonctions contradictoires : d’un côté, accélérer la numérisation et l’adoption de l’IA pour rester compétitif ; de l’autre, prendre en compte la pression exercée sur les ressources planétaires, le tout en incluant souveraineté technologique … sans renoncer à la performance économique.
De nombreux exemples illustrent cette dissonance.
1 – D’ici 2030, les européens utiliseront davantage d’eau douce pour utiliser Internet que pour boire (source Clouded).
2 – L’Etat de Californie est l’un des Etats américains le plus touché par la sécheresse, et pourtant il est celui où est construit le plus de datacenters, pourtant connus pour être de grands consommateurs d’eau douce (source Deloitte).
3 – Dans certaines régions du monde, les agriculteurs se retrouvent en concurrence directe avec les fermes de serveurs pour l’accès à l’eau.
Ces exemples rappellent que le numérique, et a fortiori l’IA, n’est pas immatériel : il repose sur des ressources physiques rares, concentrées, parfois en tension avec les besoins essentiels des populations.
Reprendre le contrôle de ses données… de manière responsable
Le pont pour réconcilier compétitivité, souveraineté et responsabilité, est la reprise de contrôle sur les données, dans un cadre responsable, éthique, local et transparent, en respectant la vie privée, la réglementation (comme la RGPD) et en limitant l’impact environnemental notamment lié au déplacement, au stockage et traitement des données, et devenir ainsi une entreprise responsable des effets qu’elles exercent sur la société.
De plus, c’est également de la responsabilité de chaque organisation de veiller à ce qu’un outil puissant comme l’IA ne soit pas qu’un outil de performance mais aussi un outil mis au service du bien commun !
Des options concrètes pour les organisations françaises
Au-delà d’un usage plus sobre et raisonné du numérique, plusieurs leviers sont d’ores et déjà à la portée des entreprises comme déployer un cloud privé, pour garder la main sur l’infrastructure et les données sensibles ; s’appuyer sur des partenaires locaux de confiance, capables de proposer des solutions conformes, transparentes et alignées avec les valeurs de l’entreprise ; ou opter pour un cloud hybride, qui combine la souplesse du cloud public et le contrôle du cloud privé, afin de trouver le juste équilibre entre performance, coût, souveraineté et impact environnemental.
Ces choix d’architecture ne sont pas uniquement techniques : ils engagent l’entreprise sur ses modèles de gouvernance, sa capacité à répondre aux crises, sa crédibilité RSE et sa licence sociale à opérer.
Dans ce contexte agité, la souveraineté des données doit être la colonne vertébrale de la stratégie RSE de toute organisation. Cela implique une collecte raisonnée de données pertinentes, fiables et réellement utiles, une maîtrise de bout en bout de leur cycle de vie (stockage, localisation, accès, usage, archivage), la capacité à piloter une stratégie RSE fondée sur des données robustes, mesurables et vérifiables, une conformité réglementaire durable, au-delà du strict minimum légal ainsi qu’un lien de confiance renforcé avec l’ensemble des parties prenantes : clients, collaborateurs, partenaires, territoires.
En faisant de des choix numériques un prolongement concret de la stratégie RSE, les entreprises bâtissent une souveraineté durable, fondée sur la maîtrise de vos actifs critiques, soutiennent les acteurs locaux qui partagent des valeurs et des exigences de transparence et se préparent à affronter les crises à venir tout en maximisant votre impact positif sur la société.
La véritable performance ne sera plus seulement économique ou technologique : elle sera souveraine, résiliente et responsable.
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Par Sabine Crespo, directrice RSE, HPE France
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