Un tweet, une annonce ministérielle, et dix ans de dépendance américaine vacillent. Avec le remplacement de Palantir par ChapsVision, la DGSI veut reprendre la main sur ses outils d’analyse de données sensibles. L’État semble enfin motivé pour sécuriser ses données sensibles, réduire sa dépendance technologique et industrialiser une alternative souveraine. Un premier pas dans la bonne direction ?

Il aura suffi d’une vidéo postée sur X, un mardi matin, à la veille de VivaTech, pour faire basculer une décennie de dépendance. Le 16 juin, Sébastien Lecornu a glissé la nouvelle au milieu d’annonces sur l’IA dans l’État : la DGSI lâche l’américain Palantir au profit du français ChapsVision. Symbole, autant que stratégie.

Petit rappel pour les distraits. Palantir, cofondée par Peter Thiel, est le spécialiste mondial, sulfureux et controversé, de l’analyse massive de données. Sa plateforme Gotham agrège, croise et fait parler des montagnes d’informations hétérogènes pour les agences de renseignement.
La DGSI s’en était emparée dans l’urgence, après les attentats du 13 novembre 2015 : premier contrat en 2016, reconduit en 2019 puis en 2022. Et encore en décembre dernier, pour trois ans, officiellement faute d’alternative européenne crédible.

Sacro-sainte Souveraineté… 

Mais entre-temps, le climat a changé. Comme un symbole de ce nouvel ordre géopolitique, quelques jours avant l’annonce, Washington ordonnait à Anthropic de couper l’accès de ses modèles les plus puissants à tout ressortissant étranger, au nom de la sécurité nationale. La piqûre de rappel a réveillé tout le monde, de Bardella à Mélenchon : dépendre d’une techno étrangère, c’est aussi dépendre des humeurs politiques de qui la contrôle.

Sébastien Lecornu n’a pas fait dans la dentelle. « Le temps des expérimentations est terminé », a-t-il lancé, promettant 655 millions d’euros supplémentaires via France 2030 et un assistant conversationnel souverain pour les agents publics. Vous avez dit « souveraineté » ? Le mot a été prononcé trois fois dans la même courte intervention. Le message est limpide : les données sensibles doivent rester à la maison.

ChapsVision, le tombeur discret

Voilà le géant américain Palentir dégagé au profit d’un acteur très méconnu du grand public. ChapsVision a tout de la success story à la française. Fondé en 2019 par Olivier Dellenbach, polytechnicien et serial entrepreneur, déjà à l’origine d’eFront, revendu plus d’1,5 milliard de dollars, cette jeune pousse a grossi à coups d’acquisitions : près de trente rachats (Systran, Sinequa, Deveryware…) et 275 millions d’euros levés. Résultat : un millier de collaborateurs, 2000 clients sur quatre continents, et une place au Next40.

Son arme, c’est ArgonOS, présenté comme un « système d’exploitation de la donnée ». La plateforme collecte, structure, sécurise et visualise des données venues de partout, sources ouvertes (OSINT), bases internes, interceptions, traces numériques, en y greffant de l’IA dite « agentique ».

L’argument qui a fait mouche face à Palantir ? « Une architecture ouverte, et non une boîte noire », insiste le DG Silvano Sansoni (ex-IBM, passé par l’ENA). Quant au fondateur, il balaie le procès en patriotisme de façade : ArgonOS, jure-t-il, a été retenue sur un seul critère, « la capacité à faire le job », après un an de tests hebdomadaires.

Pas de bascule avant 2027

Le marché public, avec son lot 2 du projet OTDH (« Outil de Traitement de la Donnée Hétérogène »), piloté par la DGSI, résulte d’un appel d’offres lancé dès 2021, dont ChapsVision avait déjà remporté le premier lot fin 2024.

Pour autant, Palantir ne sera pas débranché du jour au lendemain. Le ministre de l’Économie Roland Lescure évoque un basculement courant 2027, et le déploiement prendra 18 à 24 mois. À la clé, un périmètre bien plus large que le seul ministère de l’Intérieur : ArgonOS a vocation à irriguer plusieurs administrations.

Et ChapsVision n’en est pas à son coup d’essai régalien : fin mai, le renseignement intérieur allemand l’avait déjà choisi. Comme quoi, nul n’est prophète en son pays… sauf quand la souveraineté devient un argument de vente.

 

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