Les LLM ne sont pas des gadgets : ils infusent déjà les logiciels, les décisions et les chaînes de valeur. Mais derrière chaque LLM se logent des choix de langue, de références et de gouvernance des données. Si l’Europe ne les produit pas et ne les déploie pas, elle les importera avec leurs règles… et confortera un peu plus sa dépendance…
L’intelligence artificielle devient l’infrastructure invisible de nos économies. Elle s’intègre dans les logiciels, automatise les décisions, transforme les chaînes de valeur et redéfinit la compétitivité des entreprises. La souveraineté européenne en matière d’IA n’est ni un débat idéologique ni une abstraction technologique : elle est au cœur des enjeux économiques, politiques et culturels.
Un modèle de langage n’est pas un simple outil technique. Il est un condensé de données, de langues, de références et de normes implicites. Autrement dit, de culture. Confier massivement ces technologies à des acteurs extra-européens revient à externaliser une part croissante de notre capacité à produire du sens, de la valeur et de la décision.
L’Europe n’est plus spectatrice
Pendant longtemps, les géants américains et chinois ont avancé vite, avec des moyens considérables, imposant leurs modèles, leurs plateformes et leurs standards. Cette domination se reflète encore aujourd’hui dans les chiffres : 80 % des dépenses de logiciels et de services cloud à usage professionnel en Europe bénéficient à des entreprises américaines, soit près de 265 milliards d’euros par an. Face à cette dynamique, le doute a longtemps dominé.
Il laisse aujourd’hui place à des signaux tangibles de progrès en Europe. Ces derniers mois, une trajectoire claire se dessine : l’Europe investit, s’organise et coopère. Elle ne part pas de zéro. Elle dispose de talents, d’équipes de recherche reconnues, d’acteurs technologiques solides et d’infrastructures de calcul parmi les plus puissantes au monde.
L’accès aux supercalculateurs européens, rendu possible par la Commission européenne, en est un signal fort : l’innovation en IA ne repose plus uniquement sur la capacité à lever des milliards, mais aussi sur la capacité à collaborer et à mutualiser les ressources.
De la coopération à une ambition commune
Cette dynamique marque un changement profond. Elle repose sur une logique de coopération plutôt que de domination, sur le partage des moyens plutôt que leur concentration, et sur une vision de long terme plutôt que sur la seule course à la taille des modèles. C’est sur cette base que l’Europe a su, par le passé, bâtir des réussites collectives majeures. L’enjeu aujourd’hui est de transformer cette dynamique en une ambition technologique européenne structurante : faire émerger un véritable Airbus de l’IA.
Un Airbus de l’IA ne signifie ni un acteur unique ni une approche fermée. Il s’agit d’une capacité collective à concevoir des technologies critiques, à les déployer à grande échelle et à garantir aux entreprises européennes un réel choix. Cela implique des architectures plus frugales, des modèles adaptés aux usages réels et des solutions déployables sur des infrastructures maîtrisées.
Le vrai défi : l’adoption
L’innovation existe. Le véritable défi est désormais celui de l’adoption. Aujourd’hui encore, la majorité des dépenses numériques européennes se dirige vers des solutions non européennes. Tant que cette situation perdurera, les technologies développées en Europe peineront à atteindre la masse critique nécessaire pour s’inscrire durablement dans le paysage.
Augmenter la part des solutions européennes dans les achats numériques n’est pas un réflexe protectionniste. C’est un levier stratégique pour renforcer notre compétitivité, notre résilience et notre autonomie. La commande publique a un rôle clé à jouer, tout comme les choix des grandes entreprises. Préférer des solutions européennes lorsqu’elles sont pertinentes, accompagner leur montée en puissance, accepter de construire avec elles : c’est ainsi que se bâtissent des trajectoires solides.
Une souveraineté aussi culturelle et politique
La souveraineté européenne en matière d’IA ne doit pas être perçue comme une fermeture, mais comme un rééquilibrage nécessaire. Il ne s’agit pas de se couper du monde, mais d’éviter une dépendance systémique qui limiterait notre capacité à décider et à innover. L’enjeu est aussi culturel et politique. À l’heure où les données deviennent une matière première stratégique, l’Europe porte un modèle différent : protection des individus, encadrement des usages, refus d’une marchandisation sans limites des savoirs et des expériences humaines.
Un choix collectif à assumer
La souveraineté n’est pas un slogan. C’est un choix. Aujourd’hui, ce choix est possible. L’Europe a les talents, les infrastructures, les normes et les coopérations nécessaires pour bâtir une intelligence artificielle performante, responsable et alignée avec ses valeurs. À condition d’assumer collectivement cette ambition, d’y investir dans la durée et de préférer l’Europe quand elle innove. La souveraineté n’est pas une nostalgie, c’est une ambition stratégique pour le XXIᵉ siècle.
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Par Olivier Debeugny, fondateur et CEO de Dragon LLM





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