Quelle étrange semaine pour Anthropic… Sans annonce majeure mais par quelques billets de blogs et communiqués de presse autour de Cowork et Claude Code, la jeune pousse de l’IA a fait trembler les marchés et éclairer un nouveau phénomène : Wall Street s’affole pour le reste de la Tech, dès qu’un géant de l’IA bouge un petit doigt. Décryptage des annonces et des réactions…
Bulle IA ? Quelle bulle IA ? Si elle existe, elle ne frémit pas encore en vue de son explosion prédite par certains. Loin de là. Les jeunes géants de l’IA que sont Anthropic et OpenAI affichent des croissances de revenus à trois chiffres et signent des contrats entreprises à tour de bras.
Par contre, ce qui frémit à chaque vibration IA, c’est tout le reste du marché ! Chaque fois qu’un acteur de l’IA générative ouvre la bouche, Wall Street vend immédiatement tout ce qui n’est pas estampillé « IA native ». Ce phénomène a même désormais un nom : la « SaaSpocalypse ». Depuis fin janvier, l’ETF iShares Expanded Tech-Software Sector (IGV) a chuté de plus de 23 % et quelque 2 000 milliards de dollars de capitalisation boursière se sont évaporés dans le secteur logiciel. Le simple dépôt de onze plugins open source sur GitHub par Anthropic, le 30 janvier, a suffi à déclencher la première secousse. Depuis, chaque annonce d’Anthropic ou d’OpenAI joue le même rôle qu’un tweet d’Elon Musk sur les cryptos : un détonateur de mouvements de marché disproportionnés, quasi pavloviens.
Et la semaine qui vient de s’écouler a été particulièrement riche en émotions. Car Anthropic a enchaîné les annonces… annonces qui n’ont pas toujours bien été comprises par les investisseurs et le marché mais qui ont littéralement secoué les marchés financiers…
Les Chinois pompent Claude : Anthropic passe à l’offensive
Commençons par le commencement. Si Anthropic fait autant de bruit, c’est d’abord parce que la startup fondée par d’anciens d’OpenAI a repris le leadership technologique sur le segment des LLM frontières. Lancé le 5 février, Claude Opus 4.6 domine aujourd’hui pratiquement tous les benchmarks de référence : premier sur Terminal-Bench 2.0 (coding agentique), premier sur Humanity’s Last Exam (raisonnement multidisciplinaire), premier sur BrowseComp (recherche d’information) et premier sur GDPval-AA, le benchmark de travail de connaissance à valeur économique, où il devance GPT-5.2 d’OpenAI de 144 points Elo. Le modèle intègre une fenêtre contextuelle d’un million de tokens en bêta, un système de « pensée adaptative » qui calibre automatiquement son effort de raisonnement, et la possibilité de déployer des « agent teams », des équipes d’agents travaillant en parallèle. Mais surtout, Claude Opus 4.6 fait quasi l’unanimité sur les cas d’usage concrets. L’avance est nette, et le marché le sait. Anthropic vient de boucler un Series G de 30 milliards de dollars portant sa valorisation à 380 milliards, avec un revenu annualisé de 14 milliards et un Claude Code dont le run-rate à lui seul dépasse les 2,5 milliards. Huit entreprises du Fortune 10 sont désormais clientes. On est loin du laboratoire de recherche confidentiel des débuts !
Mais le leadership a ses revers. Dans un billet de blog publié dimanche 23 février, Anthropic a formellement accusé trois laboratoires chinois (DeepSeek, Moonshot AI et MiniMax) d’avoir mené des campagnes de distillation « à échelle industrielle » contre Claude. Le procédé : créer des milliers de faux comptes (environ 24 000 au total), contourner les restrictions géographiques via des services de proxy, puis bombarder Claude de requêtes soigneusement construites pour extraire ses capacités et nourrir leurs propres modèles.
Les chiffres donnent le vertige : plus de 16 millions d’échanges au total, dont 13 millions pour le seul MiniMax qui, selon Anthropic, a été pris la main dans le sac en pleine opération, redirigeant la moitié de son trafic vers le tout nouveau modèle Opus dans les 24 heures suivant son lancement.
DeepSeek, de son côté, ciblait les capacités de raisonnement et la génération de réponses alternatives aux requêtes politiquement sensibles (questions sur les dissidents, les dirigeants du Parti ou l’autoritarisme). Moonshot AI visait le raisonnement agentique, le coding et la vision par ordinateur.
Dans le contexte géopolitique très tendu, ces attaques justifient pour Anthropic le renforcement des contrôles à l’export sur les puces IA, puisque la distillation à cette échelle nécessite elle-même un accès à du calcul avancé. OpenAI avait porté des accusations similaires contre DeepSeek dans une lettre aux législateurs américains début février. La guerre froide de l’IA est bel et bien déclarée et les laboratoires américains ont décidé de la mener aussi sur le terrain de la communication. Ça n’est pas gagné parce que ça ressemble un peu à l’arroseur arrosé : après tous les leaders de l’IA ont pompé l’intégralité du Net sans faire grand cas des copyrights, des droits d’auteurs, de la confidentialité et du respect des vies privées…
Claude Code : l’outil qui fait trembler Wall Street
Si Claude Opus 4.6 est le cerveau, Claude Code en est le bras armé et Wall Street l’a bien compris. L’outil en ligne de commande qui permet aux développeurs de déléguer des tâches de coding directement depuis leur terminal est devenu le produit phare d’Anthropic et probablement la meilleure illustration, à ce jour, du potentiel concret de l’IA générative en entreprise. Selon une analyse récente, 4 % de l’ensemble des commits publics sur GitHub dans le monde sont désormais écrits par Claude Code, un chiffre qui a doublé en un mois.
Le problème – ou la beauté de la chose, selon le point de vue – c’est que chaque nouvelle fonctionnalité de Claude Code déclenche désormais un mouvement de panique médiatique et sectoriel. Comme si un simple billet de blog d’Anthropic était devenu l’équivalent d’un avertissement sur résultats pour l’ensemble du secteur tech.
Claude Code Security : la cybersécurité en PLS
Démonstration avec Claude Code Security, dévoilé le vendredi 20 février en « research preview ». Le principe : contrairement aux outils d’analyse statique classiques qui fonctionnent par pattern matching, Claude Code Security utilise Opus 4.6 pour « raisonner » à travers le code source comme le ferait un chercheur en sécurité humain, en traquant les flux de données et les failles de logique métier que les scanners traditionnels ne détectent pas. Anthropic affirme avoir déjà identifié plus de 500 vulnérabilités à haute sévérité (en réalité toutes ne le sont pas vraiment) dans des bases de code open source en production des bugs qui avaient survécu à des décennies de revues manuelles.
La réaction des marchés a été immédiate et brutale. CrowdStrike a plongé jusqu’à 18 %, soit 20 milliards de dollars de capitalisation envolés. Palo Alto Networks, Fortinet, Cloudflare, Zscaler : toutes en recul de 5 à 9 %. Le Global X Cybersecurity ETF a clôturé à son plus bas depuis novembre 2023. Le tout, rappelons-le, pour un produit qui n’est même pas encore en disponibilité générale et dont l’efficacité réelle reste à prouver à grande échelle. Mais la peur de la disruption est désormais un réflexe de marché : on vend d’abord, on réfléchit ensuite.
Un billet de blog sur le COBOL fait dérailler IBM
Si la mésaventure des valeurs cyber ne suffisait pas à illustrer la nervosité ambiante, l’épisode IBM du lundi 23 février est venu enfoncer le clou avec une brutalité presque comique. Ce jour-là, Anthropic publie un article de blog expliquant comment Claude Code peut aider à moderniser les bases de code COBOL, ce vénérable langage né en 1959 qui fait encore tourner 95 % des transactions aux distributeurs automatiques américains. Selon Anthropic, « l’IA inverse l’équation économique » de la modernisation du code ancestral, en automatisant le travail d’exploration et d’analyse qui représente l’essentiel de la complexité et des coûts de ces projets.
Résultat : l’action IBM a dévissé de 13,2 % en une seule séance – sa pire journée depuis octobre 2000 – effaçant plus de 31 milliards de dollars de capitalisation. Sur le mois de février, le titre a perdu 27 %, sa plus forte baisse mensuelle depuis… 1968. Accenture et Cognizant ont suivi, cédant entre 6% et 7% chacun.
Ironiquement, IBM propose lui-même depuis 2023 des outils IA de conversion COBOL (watsonx Code Assistant for Z). Le mois dernier encore, Big Blue affichait ses meilleurs revenus mainframe depuis vingt ans et justifiait le regain de vitalité de sa division mainframe au succès des outils IA de modernisation du code. Mais dans l’environnement actuel, un billet de blog d’Anthropic pèse manifestement plus lourd que vingt ans de revenus récurrents et une base installée profondément ancrée dans les systèmes bancaires mondiaux.
Cowork passe à l’échelle : l’agent IA pour cols blancs

Cowork, lancé en « research preview » fin janvier, franchit désormais un cap vers un véritable produit entreprise. Les annonces sont denses : de nouveaux connecteurs vers Google Drive, Gmail, DocuSign, FactSet, MSCI, S&P Global et bien d’autres ; des plugins pré-construits couvrant la finance (analyse financière, equity research, private equity, wealth management), les RH, le design, l’engineering et les opérations ; la possibilité pour les entreprises de créer et distribuer leurs propres plugins personnalisés via des « marketplaces privées » ; et surtout, l’orchestration cross-applications permettant à Claude de travailler de bout en bout entre Excel, PowerPoint et d’autres outils en conservant le contexte. Avec ces plugins métier et ces connecteurs, Anthropic veut transformer Claude en couche opérationnelle centrale de l’entreprise, en concurrence directe avec Microsoft 365 Copilot et la plateforme Frontier d’OpenAI.
Et maintenant ?
Dans l’écosystème IA de 2026, la valeur se crée par les modèles et les outils agentiques, mais étrangement, la destruction boursière se propage elle par les communiqués de presse. Croire que le secteur logiciel est condamné à court terme est très exagéré et naïf : les entreprises ne vont pas remplacer des décennies d’investissements logiciels du jour au lendemain. Pourtant la vitesse à laquelle le marché réévalue le risque de rupture (et donc de mise en obsolescence) est sans précédent.
Il serait peut-être temps que les investisseurs se rappellent que les outils changent, les capacités explosent, mais les fondamentaux de la transformation digitale (la gestion du changement, l’intégration, la conformité, la sécurité) restent obstinément humains. Du moins pour l’instant…
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