Excel n’est plus seulement un tableur, c’est le prochain champ de bataille de l’IA agentique. En mettant la main sur Fintool, Microsoft cherche à verrouiller les workflows financiers avant que ChatGPT, Claude ou Gemini ne captent l’intelligence et la valeur d’usage au-dessus d’Office.

Les agents ne se contentent plus d’assister les utilisateurs : ils commencent à produire, modifier et vérifier directement les fichiers, rapports, tableaux, présentations et autres artéfacts de nos travaux numériques. Au passage, il métamorphose non seulement nos façons de travailler mais aussi nos façons d’utiliser les logiciels. Ce n’est qu’une étape avant que le rôle même et la conception même des logiciels ne doivent se réinventer.
Microsoft pousse déjà Copilot au cœur de Word, OneNote, Outlook, PowerPoint avec une logique d’édition directe dans les fichiers. Excel, probablement l’outil le plus stratégique pour Microsoft notamment dans les secteurs financiers, n’échappe pas à ces transformations.

Pas besoin d’être pour comprendre que l’enjeu est désormais existentiel. Microsoft ne peut plus se contenter d’ajouter une couche conversationnelle au-dessus d’Office. Il doit réinventer Excel pour l’ère agentique, c’est-à-dire transformer le tableur en environnement où une IA planifie, construit un modèle, modifie des cellules, vérifie son travail et laisse une trace exploitable. D’où la montée en puissance de Copilot dans le tableur. Mais des IA concurrentes comme ChatGPT et Claude, par le truchement d’extensions officielles, s’infiltrent déjà dans ce territoire historique : OpenAI promet de construire, mettre à jour et analyser des modèles directement dans Excel, tandis qu’Anthropic met en avant la capacité de Claude à générer des formules, analyser des données, corriger des erreurs et itérer dans le tableur de Microsoft. Le risque pour Microsoft est de laisser des outils agentiques tiers capter une part croissante de la valeur d’usage d’Excel.

Microsoft acquiert Fintool

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’acquisition de Fintool par Microsoft officialisée en cette mi-avril 2026. Fondée en 2023 à San Francisco par Nicolas Bustamante et Edouard Godfrey, passée par Y Combinator, la startup se présentait comme un « copilote financier pour les investisseurs institutionnels ». Sa promesse : lire des « earnings calls », analyser des « filings », synthétiser de la recherche et faire remonter des signaux utiles à des professionnels de la finance. Fintool affirme être devenu un outil de recherche quotidien pour des utilisateurs dans les fonds spéculatifs, la gestion d’actifs et la banque d’investissement.

L’annonce de l’opération est venue de Fintool elle-même. Dans un billet qui trône désormais en page d’accueil de son site, Nicolas Bustamante explique que l’idée de Fintool est née d’une intuition simple : l’IA avait déjà largement automatisé la finance quantitative, la prochaine frontière serait donc l’analyse qualitative. Il rappelle surtout que Fintool V5, lancé en janvier 2026, faisait déjà travailler un agent « en arrière-plan » pour construire un modèle DCF dans Excel, un deck de résultats dans PowerPoint ou un mémo de recherche dans Word. Surtout, il explique que beaucoup de clients de Fintool utilisaient déjà Microsoft au quotidien, ce qui rendait le rapprochement naturel. Son ambition, désormais, est de faire fonctionner les produits Office « brillamment » pour les services financiers, puis pour d’autres métiers.

Pourquoi cette acquisition a-t-elle du sens pour Microsoft ? Parce qu’elle lui apporte exactement ce qui manque souvent aux plateformes horizontales : une expertise verticale, ancrée dans des workflows métiers réels. Microsoft explique lui-même que beaucoup d’outils IA produisent encore des artefacts “one shot”, mal intégrés aux applications natives, sans assez de contexte et parfois hors des protections de confidentialité de l’entreprise. Or Fintool avait déjà construit l’inverse : une IA pensée pour travailler dans Excel, PowerPoint et Word, sur des tâches financières concrètes, avec une compréhension fine de ce qu’attendent les analystes. En rachetant Fintool, Microsoft ne récupère pas seulement une équipe talentueuse : l’éditeur met la main sur un savoir-faire produit et métier qu’il pourra injecter dans Excel, puis étendre à d’autres verticales.

Vers un Excel agentique

L’opération a aussi une portée concurrentielle évidente. OpenAI a lancé en mars ChatGPT for Excel, avec un positionnement très offensif sur les workflows financiers et des intégrations à des fournisseurs de données comme FactSet, Dow Jones Factiva, LSEG, Daloopa ou S&P Global. Anthropic, de son côté, pousse Claude pour les services financiers avec un add-in Excel, des connecteurs vers des données de marché et des Agent Skills préconfigurés comme la création de DCF. Google avance sur le même front avec Gemini in Sheets, capable de construire ou modifier des feuilles entières en langage naturel.
Et face aux géants, une nouvelle génération d’acteurs spécialisés s’active déjà : AlphaSense a racheté Carousel pour injecter la modélisation Excel dopée à l’IA dans ses workflows, tandis que Shortcut, Hebbia ou Rogo se positionnent eux aussi sur l’automatisation des tâches financières à forte valeur.

Pour Microsoft, cette montée en puissance d’IA concurrente risque non seulement de faire perdre de la pertinence à son Copilot 365 mais aussi et surtout à Excel lui-même. Dans la finance comme demain dans d’autres métiers, la bataille ne se jouera plus uniquement sur le logiciel lui-même, mais sur l’agent capable de comprendre un contexte métier, d’agir dans les bons outils et de produire un résultat exploitable sans sortir de l’environnement de travail. L’éditeur veut éviter que les grands modèles concurrents deviennent la couche d’intelligence dominante au-dessus d’Excel avant que ces derniers ne finissent par faire sans Excel demain, tout ce qu’Excel permet de faire aujourd’hui.

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