Cohere passe à l’offensive sur le terrain de l’IA souveraine. Le canadien absorbe l’allemand Aleph Alpha avec le soutien financier massif du groupe Schwarz, maison mère de Lidl, et vise désormais une valorisation de 20 milliards de dollars. Objectif : offrir à l’Europe une vraie alternative aux IA américaines, dans des secteurs où la dépendance technologique vire au cauchemar réglementaire. C’est Mistral AI qui peut être inquiet…
L’annonce est tombée ce week-end : Cohere et Aleph Alpha vont unir leurs forces pour former, selon les termes des deux entreprises, un « champion mondial de l’IA souveraine« . Concrètement, le canadien pilote l’opération et absorbe l’allemand sous réserve de l’aval des actionnaires et des autorités.
Le groupe Schwarz, déjà actionnaire d’Aleph Alpha et propriétaire de Lidl et Kaufland, devient lead investor du futur tour Series E avec un engagement de 600 millions de dollars (500 millions d’euros) en financement structuré. Selon le Handelsblatt, l’opération ancrerait la valorisation du nouvel ensemble autour de 20 milliards de dollars, soit le triple de la dernière valorisation de Cohere.
Le coup de force ne se résume pas à un chèque. Il s’inscrit dans la Sovereign Technology Alliance signée en février entre l’Allemagne et le Canada, et la conférence de presse annonçant l’union a d’ailleurs réuni autour d’Aidan Gomez (CEO de Cohere), les ministres du Numérique allemand Karsten Wildberger et canadien Evan Solomon. Difficile de faire plus politique.
Deux pure players de l’IA d’entreprise, fortement complémentaires
Fondés tous deux en 2019, Cohere et Aleph Alpha ont fait dès l’origine le pari du B2B et du secteur régulé. Cohere, dirigée par Aidan Gomez, a levé près de 1,6 milliard de dollars auprès de Nvidia, AMD Ventures, Salesforce Ventures, Oracle, Cisco et de pointures comme Geoffrey Hinton ou Fei‑Fei Li. L’entreprise affichait 240 millions de dollars de revenus récurrents fin 2025 et une plateforme déployable sur clouds publics, privés ou en on‑premises.
Aleph Alpha, basée à Heidelberg, joue dans une autre catégorie de taille avec ses 200 collaborateurs, mais dispose d’un atout que l’argent n’achète pas : un carnet d’adresses solide dans le secteur public allemand et une expertise pointue sur les Specialized Large Language Models et les langues européennes, à travers sa suite PhariaAI. La pépite traversait toutefois une zone de turbulences depuis son pivot stratégique de septembre 2024 et le départ de son cofondateur Jonas Andrulis.
Pour Aidan Gomez, « la focalisation d’Aleph Alpha sur les petits modèles de langage, les langues européennes et les tokenizers est vraiment complémentaire de la nôtre, davantage centrée sur les grands modèles généralistes« . À cela s’ajoute STACKIT, le cloud souverain de Schwarz Digits, qui devient l’épine dorsale technique de l’offre commune.
Pourquoi l’opération a du sens pour Cohere
Pour Cohere, le calcul est limpide. L’entreprise canadienne disposait des modèles et de la plateforme, mais peinait à incarner la souveraineté en Europe depuis Toronto. Aleph Alpha apporte trois éléments difficiles à acquérir autrement : une légitimité institutionnelle allemande, une expertise sur les modèles compacts multilingues, et un adossement à une infrastructure cloud européenne déjà opérationnelle via STACKIT. Le tout en visant explicitement les secteurs les plus régulés : public, finance, défense, énergie, industrie, télécoms et santé.
Côté allemand, Ilhan Scheer, co‑CEO d’Aleph Alpha, présente l’opération comme la construction d’un « contrepoids pour les organisations qui refusent d’externaliser le contrôle de leur IA à un fournisseur unique ou à une juridiction unique« . Rolf Schumann et Christian Müller, co‑CEO de Schwarz Digits, assument pour leur part une posture politique : « Avec cet investissement, le groupe Schwarz se positionne comme investisseur leader dans la souveraineté numérique et l’infrastructure« .
Un nouveau rapport de force face aux GAFAM et à Mistral
L’annonce intervient dans un marché en pleine recomposition. Face aux mastodontes OpenAI (GPT‑5.5), Anthropic (Claude Mythos Preview), Google (Gemma 4) et Microsoft (famille MAI), les acteurs alternatifs cherchent leur masse critique. xAI d’Elon Musk aurait exploré un partenariat tripartite avec le français Mistral AI et Cursor, mais Mistral hésiterait à compromettre son positionnement « alternative européenne » dans un attelage à dominante américaine. C’est précisément ce créneau que la nouvelle entité vient bousculer.
Pour Mistral AI, le défi est sérieux. Le champion français pouvait jusqu’ici se prévaloir d’une position quasi exclusive sur la souveraineté européenne crédible. Avec un Cohere‑Aleph Alpha adossé à STACKIT, à 600 millions du groupe Schwarz et à un parrainage diplomatique explicite, l’argumentaire devra s’adapter.
Car ce rapprochement élargit concrètement le champ des alternatives aux modèles américains pour les workloads sensibles, avec une promesse rare de combiner modèles de fondation, SLM multilingues et cloud souverain européen au sein d’une même offre. Mistral AI n’est plus seul sur ce terrain. La flexibilité de déploiement de Cohere (cloud public, privé, on‑premises) résout par ailleurs une partie des contraintes de localisation des données et de réversibilité qui bloquent encore beaucoup de POC.
Reste un point de vigilance pour les RSSI : la promesse de souveraineté méritera une analyse fine. Le statut canadien de la maison mère, la perspective d’une IPO évoquée par Cohere et la structure capitalistique du nouvel ensemble devront être confrontés aux exigences propres à chaque secteur (DORA, NIS2, AI Act, SecNumCloud côté français). « Cohere deviendra une entreprise canado‑allemande« , promet Aidan Gomez, mais l’ouverture de capital qu’imposerait une introduction en bourse pourrait à terme brouiller la promesse. À surveiller, donc, mais l’option est désormais sur la table et pour beaucoup d’appels d’offres « IA souveraine », elle pourrait rapidement devenir un passage obligé.
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