L’informatique quantique n’est plus seulement un sujet de laboratoire mais ce n’est pas encore un outil que les DSI peuvent déployer comme une infrastructure classique. Elle entre dans une zone intermédiaire, beaucoup plus stratégique : celle de l’anticipation. Anticiper les cas d’usage où le calcul classique plafonne, préparer les architectures hybrides HPC-cloud-quantique, comprendre les impacts sur la cybersécurité, mais aussi ne pas se laisser emporter par les promesses. Pour les DSI, la question est désormais de savoir comment se préparer sans surinvestir, sans subir et sans manquer le moment où la technologie deviendra réellement utile ? Pour y répondre, Pierre Desjardins, cofondateur et directeur général de C12, est notre invité de la semaine.
Le quantique promet une rupture majeure, mais impose encore beaucoup de prudence. Les entreprises entendent parler d’optimisation de parcours, de simulation moléculaire, de nouveaux matériaux, de finance, de logistique, d’énergie, de cybersécurité post-quantique… autant de domaines où les limites du calcul classique se font déjà sentir.
Pour autant, pour les DSI, le temps n’est pas à la concrétisation mais aux questionnements : à quel horizon ces machines seront-elles exploitables ? Comment les intégrer dans un système d’information existant ? Quels talents faut-il former ? Quels workloads faut-il identifier dès maintenant ? Et comment distinguer l’expérimentation utile du simple effet d’annonce ?
Pour y voir plus clair, Guy Hervier a invité sur le plateau de « L’invité de la semaine » Pierre Desjardins, cofondateur et directeur général de C12. Start-up parisienne fondée en 2020 par les frères Matthieu et Pierre Desjardins, C12 est issue de travaux menés autour du laboratoire de physique de l’École normale supérieure. Dans un paysage quantique français déjà très riche et médiatisé avec des acteurs comme Pasqal, Quandela, Alice & Bob ou Quobly, C12 défend une voie technologique singulière : celle des qubits de spin dans des nanotubes de carbone. Son pari repose sur une idée simple à formuler, mais extrêmement complexe à industrialiser : utiliser un matériau le plus pur possible pour limiter le bruit quantique, cet ennemi permanent des qubits. Chez C12, le nanotube est fabriqué à partir de carbone 12 très pur, puis intégré sur une puce en silicium. Un électron y est piégé ; son état quantique devient le qubit. L’objectif est de combiner la qualité d’un objet atomiquement propre avec les avantages d’une technologie compatible avec des logiques de fabrication industrielle.
C12 veut donc se distinguer par un double pari : la stabilité des qubits et la compacité du système final. Pierre Desjardins le résume ainsi : « On construit un ordinateur quantique et le produit qu’on construit final, c’est un ordinateur quantique qui est tolérant aux fautes et compact. » La tolérance aux fautes est ici le point décisif. Sans correction d’erreur, pas d’avantage quantique réellement exploitable à grande échelle. C’est elle qui doit permettre de passer du prototype scientifique à une machine capable de traiter des problèmes industriels.
Cette compacité est également au cœur du discours de C12. Là où certaines approches quantiques pourraient nécessiter des infrastructures gigantesques, la start-up veut concevoir un coprocesseur intégrable dans les data centers. « Notre vision, c’est vraiment que les ordinateurs quantiques doivent être suffisamment compacts pour être dans les data centers, très bien intégrés aussi avec les autres stacks de calculs, que ce soit les GPU ou les CPU », explique Pierre Desjardins. Autrement dit, le quantique ne remplacera pas le calcul classique. Il viendra s’y ajouter, comme une brique spécialisée, mobilisée lorsque la précision du QPU devient indispensable.
Cette articulation HPC, GPU et QPU est particulièrement lisible dans la pharmacie. Le CPU apporte l’échelle, le GPU la vitesse, le quantique la précision. « Pour nous, effectivement, l’ordinateur quantique, il est intégré dans une stack de calculs. Donc c’est comme un GPU en plus, c’est un CPU en plus. C’est effectivement une stack de compute en plus », résume le dirigeant. C’est aussi ce qui explique l’intérêt de C12 pour les surcouches d’orchestration capables de piloter ensemble ces différentes ressources de calcul.
La feuille de route reste néanmoins longue. C12 vise un premier produit en 2027, avec un seul qubit logique, puis une montée progressive vers une machine beaucoup plus ambitieuse à l’horizon 2033 : 100 000 qubits physiques pour un peu plus de 800 qubits logiques. « AÏDOS, déesse de l’humilité, c’est notre premier produit en 2027 et c’est parce que c’est un seul qubit logique. Vous l’avez très bien dit, on est sur l’ère des prototypes », rappelle Pierre Desjardins. La vraie inflexion commerciale devrait venir ensuite, avec Zelos, attendu autour de 2029, capable d’apporter une accélération quantique sur certaines sous-routines.
Pour autant, C12 n’attend pas 2033 pour travailler avec les industriels. Depuis 2024, la société accompagne déjà des clients comme Air Liquide, Dassault Aviation ou Thales afin d’identifier les cas d’usage pertinents : simulation de réactions chimiques, nouvelles méthodes d’ingénierie, modélisation d’échangeurs thermiques ou suivi de trajectoires radar. « Les clients qui viennent nous voir, ils veulent comprendre exactement comment et sur quel cas d’usage l’ordinateur quantique va leur être utile », insiste Pierre Desjardins.
C’est sans doute là que se situe aujourd’hui le message le plus important pour les DSI. Il ne s’agit pas d’acheter une machine quantique, ni même de la mettre en production à court terme. Il s’agit de cartographier les problèmes qui, demain, pourraient bénéficier d’un calcul quantique, de former les équipes, de comprendre les chaînes logicielles, les compilateurs, les contraintes d’orchestration et les impacts de souveraineté. « Aujourd’hui, il n’y a pas d’urgence à, par exemple, intégrer des ordinateurs quantiques, puisqu’en fait, ça reste des objets, des prototypes, donc ça n’aura pas d’utilité en production. Par contre, les entreprises avec qui on travaille, c’est celles qui captureront le plus de valeur dès que l’ordinateur quantique sera prêt. »
La France dispose sur ce terrain d’un avantage rare : un écosystème dense, issu de ses laboratoires, avec plusieurs champions industriels potentiels. Mais cet avantage ne sera durable que si les capitaux suivent. « Elle réussira à maintenir cette position avantageuse si elle arrive effectivement à tirer le niveau de capital nécessaire pour continuer », prévient Pierre Desjardins.
Le quantique reste une course scientifique, mais il devient aussi une course industrielle. Et pour les DSI, le sujet n’est déjà plus de savoir s’il faut s’y intéresser, mais comment s’y préparer sans se tromper de tempo.
_____________________________
puis