Vendredi 12 juin 2026, SpaceX a réussi la plus grosse introduction en Bourse jamais vue. Derrière le feu d’artifice financier se dessine un conglomérat improbable, à la fois fabricant de fusées, opérateur télécoms, fournisseur de calcul IA et empire « muskien » intégré.
La société a levé 75 milliards de dollars en plaçant 555,56 millions d’actions à 135 dollars l’unité, signant la plus grosse IPO de l’histoire, très loin devant les 29 milliards de dollars levés par Saudi Aramco en 2019. L’opération valorisait SpaceX à environ 1 770 milliards de dollars dès le prix d’émission.
À l’ouverture, le titre SPCX a bondi à 150 dollars, soit 11 % au-dessus du prix d’émission, grimpant jusqu’à 176,52 dollars en séance, avant de clôturer à 160,95 dollars, en hausse d’environ 19 %. À la clôture, la capitalisation dépasse 2 100 milliards de dollars, propulsant SpaceX parmi les plus grosses valeurs cotées américaines.
Pour le panache, Musk fait retentir la cloche du Nasdaq depuis Starbase, au Texas, entouré de salariés, tandis qu’un Falcon 9 effectue son 650ᵉ vol moins d’une heure avant l’ouverture de Wall Street, avec 29 satellites Starlink envoyés en orbite. Au passage, Goldman Sachs et Morgan Stanley doivent toucher chacun environ 100 millions de dollars sur un pool total de près de 500 millions de dollars de commissions.
Mais que vend SpaceX, au juste ?
C’est tout le sel de l’affaire. Sous une même bannière cohabitent désormais un lanceur spatial, avec Falcon et Starship ; un opérateur télécoms, Starlink, la véritable vache à lait ; un laboratoire d’IA, xAI ; et même un réseau social, X, absorbé dans l’empilement après le rapprochement entre xAI et SpaceX.
Cerise sur l’assemblage : le fabricant de fusées loue aussi sa puissance de calcul à des géants de l’IA. Anthropic doit verser 1,25 milliard de dollars par mois jusqu’en 2029 pour accéder à Colossus, tandis que Google s’est engagé sur 920 millions de dollars par mois à partir d’octobre 2026 pour de la capacité GPU. SpaceX devient ainsi, presque en douce, un bailleur d’infrastructures critiques pour l’intelligence artificielle et les géants actuels de l’IA.
Les zones d’ombre
L’euphorie masque pourtant de nombreuses fissures qui interroge sur le bien fondé de cette IPO record.
En 2025, SpaceX a perdu 4,9 milliards de dollars pour 18,7 milliards de revenus. Starlink porte l’essentiel du modèle économique, avec 11,39 milliards de dollars de revenus sur l’année, tandis que l’activité IA affiche déjà une consommation de capital massive : 12,7 milliards de dollars de dépenses d’investissement en 2025, soit davantage que les segments spatial et connectivité réunis.
Même les contrats de calcul IA, présentés comme l’un des piliers de la nouvelle histoire SpaceX, comportent des zones grises. L’accord Google est décrit par le groupe comme une solution de court terme, avec des clauses de résiliation après le 31 décembre 2026 et des réductions de paiement possibles si SpaceX ne livre pas la capacité GPU promise.
La valorisation donne aussi le vertige. À plus de 2 000 milliards de dollars après la première séance, le marché paie SpaceX près de 100 fois ses ventes annuelles, un multiple rarement soutenable sans exécution parfaite. Morningstar estime que le titre vaudrait plutôt 63 dollars, Aswath Damodaran avance une valeur autour de 100 dollars par action, et Jeremy Bowman, du Motley Fool, prédit une chute possible à 75 dollars dès juillet, soit 44 % sous le prix d’IPO.
Surtout, Elon Musk conserve 85,1 % des droits de vote. Le pouvoir reste donc concentré dans les mains d’un patron qui cumule les casquettes de CEO, CTO et président du conseil, avec une structure à deux classes d’actions qui rend toute contestation actionnariale presque théorique.
Le document d’introduction laisse aussi planer le risque de dilution. Musk pourrait recevoir jusqu’à 1 milliard d’actions supplémentaires si SpaceX atteint certains jalons, dont une capitalisation de 7 500 milliards de dollars et l’établissement d’une colonie permanente d’un million d’habitants sur Mars. Une autre attribution est liée aux futurs centres de données orbitaux, projet encore hyper-méga-beaucoup spéculatif.
La mécanique de marché n’est pas plus limpide. Seule une fraction réduite du capital est réellement négociable au départ, tandis que les levées progressives de lock-up pourraient multiplier le flottant dans les mois qui viennent. Business Insider cite un calendrier dans lequel environ 58 % de SpaceX pourrait devenir négociable d’ici décembre 2026, hors participation de Musk, ce qui expose le titre à de fortes pressions vendeuses si les premiers investisseurs décident de monétiser leurs gains.
Les petits porteurs, eux, ne jouent pas tous avec les mêmes règles. Ils pourraient être pénalisés s’ils revendent trop vite leurs actions, avec des restrictions de 15 à 30 jours chez plusieurs plateformes, quand certains fonds peuvent, eux, vendre immédiatement après l’allocation. Cette asymétrie transforme les particuliers en amortisseurs potentiels de volatilité.
Autre brouillard : les véhicules d’investissement privés, ou SPV, utilisés avant l’IPO. Certains investisseurs ne savent toujours pas combien d’actions ils détiennent réellement, ni même s’ils en recevront. Les structures empilées sur plusieurs niveaux peuvent diluer les gains en frais, allonger les délais de distribution et, dans certains cas, révéler des fraudes une fois les blocages levés.
Le premier « trillionnaire »
Reste le chiffre qui affole les chroniques : la fortune d’Elon Musk a franchi, sur le papier, la barre des 1 000 milliards de dollars, faisant de lui le premier « trillionnaire » de l’histoire. Dans son sillage, des milliers de salariés de SpaceX pourraient devenir millionnaires, au moins tant que le cours tient.
La fusée a beau être réutilisable, ce décollage là ne se rejoue pas tous les jours. Mais à ce niveau de valorisation, le moindre raté de Starship, de Starlink ou de xAI pourrait rappeler une vieille règle de marché : même les trajectoires orbitales finissent par obéir à la gravité.
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