Jeff Bezos, Narendra Modi, Yann LeCun, Shantanu Narayen, Christophe Fouquet, Arthur Mensch ou encore Peter Steinberger : pour sa dixième édition, organisée du 17 au 20 juin 2026 à Paris, VivaTech affiche une programmation à la mesure du chemin parcouru. En une décennie, le salon est devenu une formidable machine d’attraction internationale. Mais derrière les records de fréquentation et le défilé des grands patrons, une question demeure : l’Europe peut-elle transformer cette puissance de convocation en véritable puissance technologique ?

Jeff Bezos n’était pas annoncé lors de la première présentation de l’édition 2026. Son nom est apparu à quelques jours de l’ouverture, comme on dévoile la tête d’affiche d’un festival. Le fondateur d’Amazon montera sur la scène principale de VivaTech mercredi 17 juin, aux côtés de Dave Limp, le directeur général de Blue Origin, pour un échange animé par Mike Massimino, ancien astronaute de la NASA.

Le symbole est habilement choisi. Amazon résume à lui seul une grande partie des transformations technologiques intervenues depuis la création de VivaTech : la plateforme, le commerce électronique, le cloud, l’intelligence artificielle et, désormais, les infrastructures spatiales. Jeff Bezos se présente également comme co-CEO de Prometheus, sa nouvelle entreprise consacrée à l’intelligence artificielle appliquée au monde physique.

Sa présence raconte surtout le changement de statut du rendez-vous parisien. En 2016, VivaTech cherchait encore à convaincre que Paris pouvait accueillir un grand événement technologique international. En 2026, le salon peut faire venir l’un des hommes qui ont façonné l’économie numérique mondiale. Ce n’est pas tout à fait la même histoire.

De 45 000 à plus de 180 000 visiteurs

Lorsque Publicis Groupe et le groupe Les Échos-Le Parisien lancent Viva Technology en 2016, la première édition accueille 45 000 personnes. En 2025, plus de 180 000 visiteurs venus de 171 pays ont franchi les portes de Paris Expo Porte de Versailles.

En dix éditions, la fréquentation a donc été multipliée par quatre. Le nombre de startups représentées a triplé et celui des investisseurs a été multiplié par douze, selon les organisateurs. VivaTech s’est progressivement installé dans le calendrier mondial, entre le CES de Las Vegas, le Web Summit de Lisbonne et les grands rendez-vous sectoriels organisés par les géants du numérique.

L’édition anniversaire veut matérialiser cette croissance. Le salon investit cette année les 70 000 mètres carrés du hall 7, soit 30 % de surface supplémentaire. Quelque 15 000 startups, plus de 1 500 démonstrations, environ 4 000 investisseurs et plus de 450 intervenants sont annoncés. Plus de soixante pavillons nationaux doivent également être représentés.

La croissance est spectaculaire. Elle appelle toutefois une nuance : le succès d’un salon ne se mesure pas seulement au nombre de badges distribués, de robots photographiés ou de cartes de visite échangées. La véritable question est de savoir combien de contrats, de financements, d’implantations industrielles et de champions durables émergent de cette concentration exceptionnelle d’entrepreneurs et de décideurs.

VivaTech a réussi à faire de Paris un lieu de rencontre de la tech mondiale. Il lui reste, avec l’écosystème européen, à démontrer que cette rencontre produit autre chose que de la visibilité.

Bezos, LeCun, Adobe, ASML : une programmation qui dépasse la vitrine française

La liste des intervenants confirme néanmoins le changement de dimension. Autour de Jeff Bezos et Dave Limp figurent notamment Yann LeCun, désormais président d’AMI Labs, Shantanu Narayen, PDG d’Adobe, Joe Tsai, cofondateur et président d’Alibaba, Christophe Fouquet, directeur général d’ASML, Roland Busch, président de Siemens, Elizabeth Stone, directrice technique de Netflix, Glenn Fogel, PDG de Booking Holdings, ou encore Karsten Wildberger, ministre allemand chargé du Numérique et de la Modernisation de l’État.

Bernard Arnault, PDG de LVMH, Rodolphe Saadé, président-directeur général de CMA CGM, Christel Heydemann, directrice générale d’Orange, François Provost, directeur général de Renault Group, Octave Klaba, fondateur d’OVHcloud, et Arthur Mensch, cofondateur de Mistral AI, complètent cette représentation du capitalisme technologique et industriel européen.

La politique ne sera pas absente. Emmanuel Macron doit intervenir jeudi 18 juin, de même que le Premier ministre indien Narendra Modi. L’Inde est désignée « AI Country Partner » de cette édition, dans le cadre de l’Année franco-indienne de l’innovation. L’Allemagne devient, pour sa part, le premier pays européen choisi comme « Country of the Year », avec une délégation annoncée de 200 startups et quatorze Länder représentés.

Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission européenne chargée de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie, sera également présente. Son portefeuille donne presque le programme politique de l’édition : attirer les technologies mondiales sans abandonner la maîtrise des infrastructures, des données et des choix industriels européens.

L’IA doit désormais faire ses comptes

Le mot d’ordre choisi pour 2026, « AI: Impact, not Illusion », sonne comme un rappel à l’ordre. Après trois années de fascination pour les grands modèles de langage, les copilotes et les agents, les entreprises demandent désormais des résultats.

Le salon ne se limite d’ailleurs pas à l’intelligence artificielle. La productivité, la souveraineté et l’éthique, la greentech, l’énergie, la mobilité, la cybersécurité et la défense, la santé, les industries créatives et la deeptech structurent également le programme. Mais l’IA traverse presque tous ces domaines.

Pour les DSI, le changement de vocabulaire est loin d’être anodin. Il ne s’agit plus seulement de découvrir un modèle plus puissant ou une démonstration spectaculaire, mais de répondre à des questions beaucoup moins glamour : quel coût d’inférence ? Quel accès aux données ? Quelle architecture ? Quel niveau de dépendance ? Quelle responsabilité en cas d’erreur ? Quel bénéfice métier et comment le mesurer ?

L’arrivée de Peter Steinberger illustre cette nouvelle phase. Le créateur du projet open source OpenClaw, désormais associé aux travaux d’OpenAI autour de Codex, doit intervenir avec Thibault Sottiaux, responsable des produits et des plateformes chez OpenAI. Leur présence replace les développeurs, les agents et la transformation concrète du logiciel au centre du débat.

Yann LeCun apportera un contrepoint scientifique. Le chercheur français, longtemps responsable scientifique de l’IA chez Meta, défend depuis plusieurs années l’idée que les grands modèles de langage ne suffiront pas à atteindre une intelligence capable de comprendre et de raisonner sur le monde physique. Sa présence, comme celle de Jeff Bezos avec Prometheus et Blue Origin, montre que la prochaine bataille de l’IA pourrait se déplacer du texte vers la robotique, l’industrie, les sciences et les systèmes autonomes.

Le paradoxe européen en majesté

VivaTech mettra aussi en scène une contradiction devenue difficile à dissimuler. Jamais les entreprises européennes n’ont autant parlé de souveraineté. Jamais elles n’ont autant dépendu des clouds, des processeurs, des modèles et des plateformes venus des États-Unis ou d’Asie.

Le baromètre 2026 réalisé pour VivaTech par OpinionWay mesure cette tension. Selon cette étude menée auprès de plus de 1 500 dirigeants européens et nord-américains, 92 % disent favoriser un fournisseur national ou local lorsqu’ils adoptent un nouvel outil technologique. Pour 47 %, l’origine locale constituerait même une condition indispensable au partenariat.

Dans le même temps, la cybersécurité constitue déjà un poste d’investissement pour 82 % des dirigeants interrogés, devant l’intelligence artificielle, citée par 76 %. Les intentions ne manquent donc pas. Les alternatives crédibles, industrialisées et disponibles à grande échelle restent plus rares.

La programmation de VivaTech matérialise parfaitement ce paradoxe. L’Europe invite Jeff Bezos pour parler de l’espace, Adobe pour la création numérique, Alibaba pour les plateformes, Netflix pour les services en ligne et OpenAI pour le développement logiciel. Elle peut leur opposer ASML dans les équipements de fabrication des semi-conducteurs, Mistral AI dans les modèles, Siemens dans l’industrie, OVHcloud dans les infrastructures ou plusieurs pépites de la deeptech. Mais la balance reste déséquilibrée.

Attirer les dirigeants des grands groupes américains et asiatiques est une réussite diplomatique et économique. Les écouter expliquer l’avenir ne constitue pas encore une politique industrielle.

De la « startup nation » à la bataille des infrastructures

En 2016, le discours dominant portait sur les startups, la disruption et la capacité de la France à faire émerger des licornes. Dix ans plus tard, le vocabulaire a changé. Il est désormais question de capacités de calcul, de centres de données, d’énergie, de composants, de cybersécurité, de défense et de maîtrise des chaînes d’approvisionnement.

Ce déplacement est essentiel. Une startup peut être créée avec quelques développeurs et du capital. Une infrastructure de cloud, une usine de semi-conducteurs, un réseau satellitaire ou un grand modèle d’IA nécessitent des milliards d’euros, des compétences rares, une politique énergétique et une vision industrielle de long terme.

La France a incontestablement renforcé son attractivité technologique au cours de la décennie. Paris concentre des laboratoires, des investisseurs, des entrepreneurs et plusieurs entreprises reconnues internationalement. La création de Mistral AI, le développement de Pasqal dans le quantique ou la place prise par Hugging Face dans l’écosystème open source témoignent de cette vitalité.

Mais l’Europe continue de souffrir d’un marché fragmenté, d’un financement insuffisant lors des phases de très forte croissance et d’une commande publique qui privilégie encore trop souvent les solutions déjà dominantes. Elle sait former des chercheurs, créer des entreprises et organiser de grands événements. Elle éprouve davantage de difficultés à conserver ses sociétés, à les financer et à leur offrir un marché intérieur à leur mesure.

Pour les DSI, chercher moins de promesses et davantage de preuves

Dans ce contexte, les DSI et les RSSI auraient tort de considérer VivaTech comme une simple promenade parmi les prototypes. L’intérêt du salon réside moins dans les démonstrations les plus spectaculaires que dans la possibilité de confronter les fournisseurs à leurs engagements.

Les questions à poser sont désormais connues. Où sont hébergées les données ? Qui contrôle les clés de chiffrement ? Quelles fonctions restent disponibles en cas de rupture contractuelle ou géopolitique ? Comment les agents accèdent-ils au système d’information ? Quel est le coût réel d’un passage à l’échelle ? Sur quelles données les modèles ont-ils été entraînés ? Comment l’entreprise peut-elle changer de fournisseur sans reconstruire toute son architecture ?

Le slogan « Impact, not Illusion » ne vaudra que si les exposants acceptent d’y répondre autrement que par une nouvelle démonstration de chatbot.

En dix éditions, VivaTech a donc gagné son pari initial : Paris possède désormais un rendez-vous technologique capable d’attirer les dirigeants les plus puissants de la planète. La prochaine décennie sera plus exigeante. Elle devra démontrer que l’Europe ne se contente pas d’organiser la conversation mondiale sur la technologie, mais qu’elle est encore capable d’en écrire une partie du scénario.

 

____________________________

À lire également :

Cloud souverain et IA agentique : le socle de confiance

Infrastructure d’IA & souveraineté : l’Europe face au verrouillage

Souveraineté numérique : la prochaine fracture compétitive

Mistral AI rachète Koyeb pour bâtir un cloud IA serverless