Des agents qui cliquent, planifient et orchestrent tout seuls : l’IA agentique fait rêver… jusqu’au moment où les exceptions métier, les silos et les coûts au token s’invitent dans la facture. Le vrai différenciateur n’est pas le nombre d’agents, mais une gouvernance qui garde la main : pilotage, traçabilité, sécurité et adoption.

L’IA agentique s’impose aujourd’hui comme l’un des nouveaux horizons de la transformation numérique des entreprises. Agents capables d’agir de manière autonome, d’orchestrer des workflows complexes et d’interagir directement avec les systèmes d’information : les promesses sont nombreuses et les démonstrations spectaculaires. Mais derrière cet enthousiasme, une question se pose : à mesure que l’agentique s’impose dans les discours, les entreprises ont-elles une vision suffisamment claire de ce qu’elles mettent réellement en œuvre ?

Car l’agentique ne relève pas d’un simple outillage. Elle engage des décisions structurantes sur la manière dont l’entreprise fonctionne : comment les décisions sont prises, exécutées, contrôlées et assumées ? Lorsqu’elle est abordée comme une brique technologique supplémentaire, elle produit au mieux des démonstrateurs séduisants, au pire des dispositifs coûteux, fragmentés et difficilement maîtrisables.

L’enjeu n’est donc pas d’additionner des agents, mais de concevoir un système agentique cohérent, pensé comme un tout, capable de créer de la valeur tout en restant pilotable dans le temps.

Premier écueil : confondre automatisation et transformation

Dans de nombreuses organisations, l’agentique est d’abord envisagée sous l’angle de l’agent autonome. L’objectif est d’automatiser davantage, accélérer les traitements, réduire l’intervention humaine sur des tâches jugées répétitives ou chronophages. Sur le papier, la promesse est séduisante. Mais, dans le quotidien des organisations, les difficultés rencontrées sont généralement d’une autre nature.

Dans la majorité des processus d’entreprise, le problème n’est pas l’absence d’automatisation, mais l’ambiguïté des règles, la multiplicité des exceptions, la fragmentation des responsabilités et le manque de visibilité sur les décisions prises. Introduire des agents autonomes dans ce contexte ne corrige pas ces fragilités ; cela ne fait que les amplifier, tout en les rendant moins visibles. Face à ces fragilités, les organisations sont souvent tentées de chercher des réponses essentiellement technologiques. Ce biais est renforcé par un marché extrêmement fragmenté ; hyperscalers historiques, plateformes spécialisées, solutions généralistes ou surcouches applicatives coexistent dans un paysage où les promesses sont nombreuses mais difficilement comparables.

Derrière des discours similaires se cachent des différences majeures : ouverture technologique, dépendance à certains modèles de langage, capacité réelle à passer à l’échelle, solidité économique des acteurs.

Dans ce contexte, la tentation est grande pour les décideurs de penser que faire le « bon » choix d’outil suffira à enclencher la transformation. C’est une illusion persistante. La technologie ne précède pas la stratégie ; elle en découle. Sans compréhension fine des besoins métiers, des objectifs économiques poursuivis et des impacts organisationnels attendus, l’agentique devient un empilement de solutions sans cohérence d’ensemble.

Deuxième écueil : réduire l’agentique à un sujet IT

Cette confusion est d’autant plus fréquente que l’agentique ne se limite pas à un périmètre IT. Elle touche directement aux processus métiers, à la relation client, aux modes de décision, à la sécurité des données et à la gouvernance des systèmes. À ce titre, elle ne peut être portée par la seule DSI.

Un déploiement agentique durable suppose un alignement fort entre directions générales, fonctions métiers, équipes techniques, sécurité, conformité et juridiques. Sans cet alignement, les initiatives se multiplient en silos, générant à la fois de la dette organisationnelle et de nouveaux risques opérationnels.

La question économique illustre parfaitement ce besoin de maturité. Les modèles de facturation – abonnements, consommation au token, formules hybrides – rendent les coûts difficiles à anticiper tant que les usages réels ne sont pas maîtrisés. Sur le terrain, des dispositifs perçus comme peu coûteux à l’origine voient leurs charges augmenter rapidement dès lors que les agents sont intégrés dans des processus critiques. La seule réponse pertinente à cette incertitude est l’expérimentation contrôlée : tester, mesurer, analyser les coûts réels et les confronter à la valeur effectivement produite avant tout engagement structurant.

À cette dimension s’ajoute un enjeu stratégique souvent réduit à une lecture réglementaire : celui des données et de la souveraineté. Où les données sont-elles traitées ? Qui en conserve la maîtrise effective ? Quelles dépendances technologiques et géopolitiques l’entreprise accepte-t-elle de créer ou de renforcer ?

Troisième écueil : négliger la gouvernance, l’adoption et la sécurité

Un autre angle mort fréquent des projets agentiques concerne l’adoption. Un agent peut être techniquement performant et rester inutilisé. L’expérience utilisateur, l’intégration aux outils existants, la clarté des interactions et l’accompagnement au changement jouent un rôle déterminant. Les usages sont profondément hétérogènes : on n’introduit pas l’agentique de la même manière auprès d’équipes IT, de juristes, de marketeurs ou de conseillers clients.

À mesure que les agents se multiplient, la gouvernance devient incontournable. Sans cadre clair, les organisations voient émerger une prolifération d’agents aux finalités redondantes, mal documentées et insuffisamment supervisées. Cette dispersion augmente les coûts, fragilise la sécurité et rend le pilotage global de plus en plus complexe. Mettre en place une gouvernance dès l’origine – règles de validation, principes de mutualisation, suivi des usages – est une condition clé du passage à l’échelle.

Enfin, la sécurité ne peut être traitée comme une simple couche ajoutée a posteriori. L’agentique introduit des capacités d’action autonomes, parfois en chaîne, capables d’interagir avec des ressources sensibles internes ou externes. La question n’est donc pas seulement de savoir si l’agent fonctionne, mais s’il agit dans un cadre contrôlé, traçable et auditable. Cela suppose une implication forte des équipes sécurité et conformité dès les phases de conception, et non une fois les usages déjà déployés.

L’agentique n’est ni une mode passagère ni un simple accélérateur de productivité. Elle impose une transformation profonde, organisationnelle avant d’être technologique. Les entreprises qui réussiront leur transformation agentique ne seront pas celles qui auront déployé le plus d’agents autonomes, mais celles qui auront su construire un système agentique gouverné, pilotable et soutenable dans le temps.

____________________________

Par Romain Gmerek, expert IA Agentique chez ekino

 

À lire également :

Zero Trust : un pilier pour maîtriser les risques croissants liés à l’IA agentique…

IA agentique : transformer l’expérience client et l’assurance de service dans les télécoms…

L’IA agentique au cœur de la transformation IT…

IA agentique : vers une supervision IT proactive et auto-réparatrice…

Alertes à répétition, réponses intelligentes : l’IA agentique redéfinit la cybersécurité…