Au cœur des débats contemporains sur la perfection et l’erreur, la philosophie de l’apprentissage par l’échec trouve une résonance particulière dans les sphères de la technologie et de l’intelligence artificielle, où reconnaître et analyser les erreurs devient un outil puissant pour le progrès scientifique et l’innovation.

Du proverbe latin « Errare humanum est, sed perseverare diabolicum » beaucoup connaissent et retiennent la première partie, peu déclament la seconde : persévérer est diabolique. En somme, si l’erreur est le propre de l’humain, l’obstination bornée serait celui d’un esprit malade.

L’erreur serait donc mère de bienfaits, si tant est qu’elle serve de pivot pour une meilleure compréhension des mauvais trajets qui ont conduit jusqu’à elle ou de ceux qu’elle engage à prendre, selon que l’erreur est à la fin ou au début de l’action ou de la pensée.

Mais quelle application cette locution implique-t-elle dans le monde numérisé d’aujourd’hui, où le test and learn et les hackatons sont des tendances qui lui font la part belle, là où le commerce mondialisé est intolérant à son égard ? Quelle est la véritable place de l’erreur aujourd’hui ? Est-elle toujours l’apanage de l’humain ?

L’erreur comme moteur d’évolution

Il est indéniable que, de tout temps, l’erreur a précédé le progrès ; pour qu’une raison s’affirme, l’erreur doit lui avoir pavé le chemin. Steve Jobs, le patron d’Apple, était parvenu à la conclusion qu’au moment de recruter un collaborateur il valait mieux faire confiance à quelqu’un qui avait commis une erreur dans sa carrière et en avait tiré toutes les leçons pour mieux repartir.

Il est tout aussi vrai que la réduction de la marge d’inexactitude au strict minimum est une tendance contemporaine. On peut se tromper, on doit se tromper, mais on vise constamment à le faire le moins possible. L’humain n’est plus à un paradoxe près, mais celui-ci est à ranger sur le haut de la pile. Le rapport à l’erreur est une forme d’aller-retour permanent entre théorie et pratique. Sur le principe, se tromper fait avancer, l’échec n’est qu’une étape sur le chemin de la réussite. Dans les faits, la plupart du temps on la craint, on la fuit, on l’abhorre même parfois.

Conséquence : on analyse de plus en plus de données, on envisage de plus en plus de scenarii, on réduit le champ de l’incertain, et donc on se prive du luxe de pouvoir se tromper et des vertus potentiellement contenues dans l’égarement. Et ce dans presque tous les domaines.

Or faire une erreur et la reconnaître est le principe même de l’apprentissage, donc du progrès. L’erreur, pour exister, doit être reconnue, assumée. Ce n’est qu’à ce prix-là, en outre, qu’elle peut véritablement être constructive. On peut ici rappeler la thèse épistémologique de Gaston Bachelard dans La formation de l’esprit scientifique selon laquelle la science avance par suite d’erreurs corrigées. Pour cet amoureux passionné de la connaissance rationnelle du monde, « la vérité n’est que la rectification d’une longue suite d’erreurs ».

Réduire l’impact, étendre la connaissance

Les mots ont un sens, et bien souvent une connotation. Celle de l’erreur est négative. Avoir tort, se tromper, échouer en sont des synonymes. Pourtant l’erreur et sa vertu ont en réalité toute leur place, y compris dans un monde qui les tolère moins. Dans l’expérience client par exemple, un client insatisfait (résultat d’une erreur de la marque à son égard) est beaucoup plus précieux, dans le processus d’évolution de la stratégie en la matière, qu’un client satisfait. L’erreur est source de correction, donc d’amélioration, donc de progrès. Elle est donc moins le problème qu’une source de solutions.

En revanche, il est nécessaire d’en considérer la zone d’impact. Plutôt que la cacher, la masquer, l’enfouir, la « refouler » diraient les psychanalystes, il est nécessaire de la partager (ou au moins d’en partager les données non sensibles) pour qu’elle serve à plus de monde. Le mode « sans erreur » n’existe pas, et il y a peu de chance qu’il existe un jour, mais l’erreur, dans un contexte économique de plus en plus tendu, doit être anticipée, corrigée, pour laisser la place à d’autres. Elle fait partie intégrante du processus. L’assumer plus franchement en fait une force tandis que tenter par tous les moyens de la cacher la transforme en zone de vulnérabilité.

Or justement, dans le monde informatique, les IA sont désormais conçues en adoptant certains processus de recherche de vulnérabilité. La détection de l’erreur est devenue un enjeu fondamental, au cœur de la redéfinition des frontières entre l’humain et la machine. L’humain se trompe, la machine non. Si la machine commet une erreur, on peut toujours en attribuer la paternité à l’humain. L’erreur est donc bien le propre de l’Homme, mais sert aussi à l’amélioration des machines, qui peuvent à leur tour servir à l’humain dans la recherche d’erreurs. Un cercle vertueux qui n’aurait pas comme but l’annihilation de toute erreur, situation ni souhaitable ni réaliste, mais bel et bien l’optimisation de son impact. Mieux l’erreur est analysée et connue, plus ses conséquences négatives seront limitées et plus ses conséquences positives seront amplifiées.

Un concept profondément contextuel

S’il est une dimension clé de l’erreur, l’impact n’est pour autant pas une notion objective et neutre en toute circonstance. L’impact d’une erreur est ainsi profondément lié à son contexte. Dans un monde idéal, on peut imaginer que certains sujets sont totalement « error friendly » et d’autres pas du tout. Une erreur sur un tableau Excel de reporting n’a pas les mêmes conséquences qu’une erreur de dosage médicamenteux par exemple.

L’erreur n’a pas le même impact partout, donc pas la même vertu partout, et surtout l’acceptabilité de son existence n’est pas la même dans tous les domaines. Accepter l’erreur lorsqu’elle a des incidences directes sur la santé par exemple est plus complexe que d’en accepter les effets dans un environnement moins sensible. Donc, l’anticipation permet de réduire la zone d’erreur, mais surtout d’en connaître le potentiel d’impact, et ainsi de mieux répartir la charge de l’erreur entre les domaines qui peuvent l’amortir. Elle est un concept profondément collectif : quand une personne commet une erreur, le plus grand nombre peut en tirer les enseignements. Sans une erreur de navigation, Christophe Colomb n’aurait pas « découvert » l’Amérique.

Le meilleur de l’erreur et de la quête de la perfection peuvent ainsi être chevillés plutôt que concurrents. On peut viser la perfection en tolérant l’erreur, puisque les deux mécanismes sont imbriqués. Il ne faut donc pas se méprendre lorsque l’on parle d’elle. Tantôt ennemi intime, tantôt marchepied vers le progrès, l’illusion d’un monde parfait ne doit pas nous faire oublier que la réalité est toujours nuancée, complexe, parfois faite de la cohabitation de notions contradictoires, que notre progrès technologique et humain passe constamment par des erreurs, et par l’apprentissage qui en découle. L’erreur est un pilier universel, mieux accepté dans certains environnements que dans d’autres (le contexte anglo-saxon est par exemple beaucoup plus habitué à envisager la valorisation de l’erreur).

D’ailleurs, lutter contre l’erreur et envisager son absence sont deux approches très différentes. Je me trompe ?
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Par Nicolas d’Andrea, Architecte solution chez Prodware

 

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