Valorisée à deux milliards de dollars, la startup quantique française Pasqal s’apprête à franchir une étape historique : une double introduction en bourse au Nasdaq et à Euronext Paris. Cofondée par le prix Nobel de physique Alain Aspect, cette pépite de l’informatique quantique spécialisée dans les qubits à atomes neutres veut lever au moins 340 millions d’euros pour industrialiser sa technologie et rivaliser avec les géants américains du secteur.
L’histoire de Pasqal commence en 2019, à Palaiseau, dans l’Essonne. Trois cofondateurs lancent l’aventure : Georges-Olivier Reymond, entrepreneur et PDG, Alain Aspect, futur prix Nobel de physique 2022 pour ses travaux sur l’intrication quantique, et Christophe Jurczak, investisseur spécialisé dans les technologies de rupture. Leur ambition : transformer des décennies de recherche fondamentale en ordinateurs quantiques commerciaux capables de résoudre des problèmes inaccessibles aux supercalculateurs classiques.
Soutenue très tôt par Bpifrance (bourses, prêts, investissements directs pour un total de 2,71 millions d’euros avant même sa première levée), Pasqal a enchaîné les tours de table : série A à 30,5 millions de dollars en 2021, série B à 100 millions d’euros en 2023 avec l’entrée du fonds souverain singapourien Temasek et de Saudi Aramco Ventures. Enfin, la semaine dernière (en l’occurrence le 5 mars 2026), l’entreprise a annoncé un financement de 340 millions d’euros, moitié en equity (avec Temasek, Bpifrance, Quanta Computer, LG Electronics, CMA CGM) et moitié en convertibles en vue de l’IPO. Cette opération la valorise à deux milliards de dollars et en fait la première licorne quantique française.
Pasqal évolue dans un écosystème français dynamique, aux côtés d’Alice & Bob, C12, Quandela et Quobly, cinq startups quantiques nationales, notamment mises en compétition par le programme militaire Proqcima pour livrer deux prototypes d’ordinateurs quantiques universels d’ici 2032.
À l’échelle mondiale, la course aux qubits fiables mobilise des milliards de dollars : IBM, Google, Microsoft et Amazon d’un côté, les « pure players » que sont Quantinuum (valorisé jusqu’à dix milliards de dollars), IonQ (IPO en 2021), Rigetti (IPO en 2022), Quantum Computing Inc (QUBT, IPO en 2021) et D-Wave (IPO en 2022) déjà côtés de l’autre.
Avec plus de 275 salariés, 25 clients industriels et des bureaux sur trois continents, Pasqal s’inscrit parmi les challengers européens les plus crédibles.
Des atomes neutres piégés par laser
Là où IBM et Google s’appuient sur des qubits supraconducteurs fonctionnant à des températures extrêmement proches du zéro absolu, et IonQ sur des ions piégés, Pasqal a fait le choix des atomes neutres. Concrètement, des atomes individuels de rubidium sont capturés par des faisceaux laser très focalisés — des “pinces optiques” — puis refroidis à des températures de l’ordre du microkelvin avant d’être organisés en réseaux bidimensionnels ou tridimensionnels. Les calculs sont ensuite réalisés en pilotant ces atomes au moyen de séquences laser. Cette approche présente plusieurs atouts : les atomes sont, par nature, parfaitement identiques, ce qui évite les variations de fabrication rencontrées dans d’autres architectures ; ils offrent de longs temps de cohérence ; et surtout, ils se prêtent bien au passage à l’échelle. En juin 2024, Pasqal a ainsi annoncé avoir chargé plus de 1 110 atomes en une seule opération dans des réseaux de pinces optiques comptant jusqu’à 2 088 emplacements potentiels (places disponibles pour piéger des atomes dans la grille optique), un jalon marquant pour la filière.
Quant aux machines elles-mêmes, Pasqal met en avant une architecture modulaire pensée pour l’intégration dans des environnements de calcul, avec une consommation énergétique qui reste nettement inférieure à celle des approches supraconductrices.
L’entreprise a déjà déployé sept ordinateurs quantiques. En 2024, un QPU de plus de 100 qubits a été livré au CEA (Saclay) et un autre au centre de supercalcul de Jülich (Allemagne), dans le cadre du projet européen HPCQS. Fin 2025, Pasqal a installé chez Aramco à Dhahran le premier ordinateur quantique d’Arabie saoudite, une machine de 200 qubits dédiée à des applications industrielles. D’autres déploiements sont en cours au Canada et en Italie. Les QPU sont aussi accessibles via le cloud sur Azure Quantum, Google Marketplace, OVHcloud et Scaleway. Parmi les clients figurent Thales, CMA CGM, BMW, Capgemini, Sumitomo et EDF.
La feuille de route est ambitieuse. Fin 2025, Pasqal a livré Orion Gamma (140+ qubits physiques) et démontré ses premiers qubits logiques. Au premier semestre 2026, l’objectif est de prouver un avantage quantique concret sur un problème industriel avec un QPU de 250 qubits. Suivront les plateformes Vela (2027, 200+ qubits), Centaurus (2028, premiers calculs tolérants aux fautes) et Lyra (2029, FTQC à impact industriel). La trajectoire en qubits logiques passe de 2 en 2025 à 20 en 2027, 100 en 2029 et 200 en 2030, grâce à l’intégration progressive de circuits photoniques intégrés (PIC) en remplacement des grands lasers.
Le Nasdaq d’abord, Euronext ensuite : la logique d’une double cotation
Pour son entrée en bourse, Pasqal a choisi le mécanisme de la SPAC (Special Purpose Acquisition Company), une société cotée sans activité commerciale créée pour fusionner avec une entreprise privée et la rendre publique. C’est ce même mécanisme qui a été employé pour l’IPO de IonQ et de Rigetti.
Pasqal fusionnera avec Bleichroeder Acquisition Corp. II, cotée au Nasdaq et dirigée par le Français Michel Combes. La capitalisation proforma atteindra environ 2,6 milliards de dollars. La clôture est prévue au second semestre 2026, sous réserve des approbations réglementaires. En parallèle, une cotation sur Euronext Paris est préparée pour 2026 ou 2027.
Mais pourquoi la jeune pousse française, largement soutenue par des investissements européens, ne se contente pas d’Euronext ? Le Nasdaq concentre les investisseurs spécialisés dans les technologies de rupture et offre une liquidité sans équivalent pour les entreprises à forte intensité de R&D dont la rentabilité reste lointaine. Pasqal suit ici une tendance sectorielle : Infleqtion (atomes neutres, NYSE, 1,8 milliard de dollars), Xanadu (SPAC à 3,1 milliards), IQM, D-Wave, Rigetti et IonQ sont tous passés ou passent par les marchés américains. Quantinuum prépare la plus grosse IPO du secteur. La logique est simple : le quantique est extrêmement capitalistique et le marché américain est le seul à offrir la profondeur nécessaire.
Mais Pasqal tient à rester française. La cotation parallèle à Paris est aussi un signal de souveraineté : les fonds levés seront principalement investis dans les infrastructures de Palaiseau pour accélérer la R&D et doubler la capacité de production en 24 mois, avec 50 recrutements prévus. La double cotation permet de jouer sur les deux tableaux : profiter de l’appétit technologique américain tout en ancrant l’entreprise dans l’écosystème européen et ses mécanismes de soutien public. Une stratégie à la mesure de l’ambition de Pasqal : transformer la recherche quantique née dans les laboratoires français en plateforme industrielle mondiale.
Reste à vérifier si dans les conditions géopolitiques actuelles, l’introduction d’un jeune pousse française sur le Nasdaq peut fonctionner comme elle l’espère…
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